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Vie et fantasmes d'un bandit à cravate devenu caissier.

Je demandai récemment à mes amis facebook de me proposer un sujet et un style littéraire, afin de faire un petit exercice d’écriture. À partir de leur suggestion, je devais écrire une courte nouvelle d’environ 3000 mots et le publier ici. L’idée que j’ai retenue est une suggestion de Marie-Eve Fortin pour le sujet, avec le style littéraire proposé par Manon Daigneault.

Marie-Eve me proposa d’écrire sur la vie et les fantasme de Vincent Lacroix (ou de tout autre bandit à cravate récemment épinglé) devenu subitement caissier. Manon pour sa part me proposa un style littéraire oratoire.

Le résultat est la courte nouvelle suivante totalisant 2915 mots.

Mon approche fut de me dire que pour un tel criminel, l’argent ainsi détourné devait avoir une saveur abstraite. En sommes, que des chiffres sur des papiers. J’ai donc imaginé un tel homme, devenu caissier, perdant complètement la carte au contact d’un billet de banque réel, en papier, dans sa main. En l’espace de quelque seconde, le dit criminel s’imagine dans une vie normale, la vie d’un salarié, avec les jours de paye et les jours de réprimandes. Puis son esprit s’emballe, il imagine l’arnaque du siècle, le coup parfait comme pour échapper à cette nouvelle destinée. Vas-t’il volontairement accepter de refaire sa vie ainsi, de rentrer dans les rangs, ou si cette pression sera trop lourde à porter? Et que dire du type qui l’a embauché, lui laissant une chance de se refaire une crédibilité. Est-ce si aisé?

Bonne lecture et merci à tous pour vos bonnes idées!

Note: juste pour prévenir toute poursuite imaginable, le personnage ici décris est uniquement le fruit de mon imagination. Tous les événements et lieux décrits ne sont pas inspirés de personnes réelles, et toute ressemblance avec de vrais événements ou des personnes réelles ne serait que pure coïcindence! 😉

Vie et fantasmes d’un bandit à cravate devenu caissier.

1. Le tumulte.

En plein soleil, de tôt matin, au milieu des passants qui se rendaient à leur travail, honnêtes citoyens de boulots et de convictions, honnêtes gens comme ça, pris au jeu de leur quotidien, heureux de participer, pensaient-ils, à la ritournelle de leur vie, au cœur de ce beau tableau, retentit un cri effroyable à faire pleurer les tympans. C’était, voyez-vous, un  cri de désespoir sans doute, un cri inhumain, un cri tel un son erratique dans une symphonie, harmonie des matins routiniers, où le peuple, instruit et vaniteux, amorce la première journée d’une suite numérique qui se terminerais sous peu pour un court répit.

Un homme, effondré en plein milieu des gens, face contre terre, le cœur en plâtre, poussiéreux, le visage tordu, mort, visiblement, mort peut-être d’avoir trop travaillé, mort comme ça simplement, pensait-on, quel pauvre garçon. La suite, mes amis, nous prouva que non, ou que plutôt, parfois la peur a raison de nous faire abdiquer, préventivement, avant de réaliser dans quoi l’on s’embarque pour de bon.

2. L’embauche.

Après avoir revu le curriculum vitae qu’il tenait encore trop serré entre ces mains, après avoir pesé le pour et le contre, après avoir consulté ses adjoints tout comme ses supérieurs, après, enfin, avoir compris le tapage médiatique que cette décision impliquerait et les bénéfices que son commerce pouvait en tirer, il apposa sa signature sur le formulaire, se mordit la lèvre, regretta son geste puis se leva précipitamment.

Vincent fut appelé par l’homme ci-haut décrit, sourit en reconnaissant son interlocuteur, raccrocha le combiné volontairement trop lentement, comme pour savourer sa première victoire, puis se doucha, s’habilla proprement, et sorti par la porte avant, le sourire encore au visage. Quelle prestation il donna! Quel charisme! Voyez-le sourire, transpirer la confiance, son repentir frôlant l’arrogance, la tête haute, les bras ouverts, généreux.

Il en avait eu tant envie de ce poste, et voilà que, comblé, il l’avait décroché, par sa seule prestance; et de remercier son esprit agile et sautilleur, toujours prêt à bondir et à épater, il ne se lassa pas de toute la journée.

3. L’Initiation.

Jubilant sur son piédestal en caoutchouc, fougueux tel un jeune roi tout frais sorti des jupons de sa nourrice, souriant à en faire peur, prêt à défier par sa bienveillance quelques obscurs ennemis  qui se présenterais à l’autel de sa bonne volonté, il appuya avec une fierté plus expressive  que nécessaire sur le bouton qui ouvrit le tiroir-caisse; il y fit glisser l’emblème de sa liberté, se tourna de biais et d’un coup de hanche fit taire le son électronique, premier pas d’une dance qui le rendait heureux.

Vint le premier client, tout opposé à Vincent, tant par la stature que par l’âge, tant par la démarche que par l’habit, tant par le langage que par l’habitude. Quand deux regards se croisent qui sont fondamentalement complémentaires et opposés, quand la stabilité se fracasse avec force comme une vague perdue sur une falaise de nouveauté, quand la surprise et l’étonnement, enfin, fondent à toute vitesse à travers le corps, et ce plus rapidement que le raisonnement logique qu’un quinquagénaire peut en tirer, la main se tend, le visage s’allonge, la face de la reine aplatie est remis comme une offrande, et l’on attend la suite des événements.

4. Le  buvard.

Pause; ce temps qui s’arrête et qui pourtant file à toute allure; c’est cet état qui, subitement, envahit Vincent, comme un rêve. Sensation nouvelle et inespérée, chatouillement, hyper-sensibilité tactile, ces états là se précipitent de cellules en cellules, prenant soin d’exciter toutes celles autour, et telle une onde de choc, cet émoi se répand au corps entièrement réceptif, survolté,  avare de tout garder de ce premier contact.

Le bout de papier dont les couleurs évoquaient quelques designs artistiques d’imprimerie chinoise piqua du nez, se cambra, frotta maintenant sur ses congénères, générant quelques effluves fibreuses et chimiques, qui se joignirent à l’ouragan de stimuli déjà envahissants. Poursuivant sa course, décrivant un cercle presque complet, il reprit sa place frontale, fut pressé de nouveau par des doigts insistants qui n’avaient jamais connus plus beaux moments. De synapse en synapse, l’idée fit son chemin, et tandis qu’un réflexe mécanique enclenchait une série de mouvements automates, que l’effet dopant atteignait son apogée, que l’honnête retraité réalisait le geste tout juste posé (et jubilait du même coup à l’idée de l’histoire à conter), tandis toujours que le tiroir s’ouvrait, que la main de Vincent troquait  le chaud contact du papier contre le sevrage de vulgaires jetons métalliques, il savait que l’effet ne serait plus jamais le même, que l’envie n’y serait plus, et que l’euphorie avait toujours une fin. Quelle extase se fut pour lui de tenir ainsi entre ces mains ces artéfacts monétaires que, du temps de sa puissance ingénieuse et passée, il n’avait jamais vu qu’enlignés, en colonnes et en rangées, tous bien classées et proprets, dans cette fiction malléable et faussé qu’il créait de toute pièce, tel un metteur en scène.

5. Si tu ne peux vaincre l’ennemi, joins-toi à lui!

Bientôt ce fut jeudi; sur les terrasses comme aux abris, des abricots sur glace, des salades de fruits confits servis avec alcool dans des verres trop beaux, des cafés fumants discrètement remués, tous ces gens indépendants et fiers, rassemblés mais distants, et Vincent qui marche hautain parmi eux. La salutation d’un ami, l’invitation d’une étrangère, le déplacement en taxi, le pourboire et les beaux habits, le temps qui file et qu’on ne suit pas, le verre entre deux verres entre deux fou rires qu’on ne sait d’où ni pourquoi.

Alors qu’il traversait la nuit, aux petites heures de la rue, que la noirceur s’effaçait, que la ville de gris fut envahie, qu’il sentait la fatigue s’appesantir dans ses jambes rigides d’avoir trop dansé, que l’idée lui vint qu’il pouvait tout recommencer, alors Vincent sourit de plus belle, satisfait d’être là, bien présent, membre de l’équipe, en somme. Et de dire bonjour aux matinaux inconnus, et de ravaler l’envie de clamer haut et fort sur la chaussée, et de commander deux plats plutôt qu’un, et de prendre plaisir à exister, à faire la fête seul entre amis, avec soi-même et eux aussi, ces étrangers si sympathiques qui le regarde de travers et qui n’ont rien compris.

6. La cuite.

Comme il marchait! Comme il marchait d’un pas leste, en direction d’une autre journée, et qu’il marchait comme ça d’un pas enjoué, heureux et comblé de démarrer une autre journée, journée emplie de liberté, de faits d’armes, d’anecdotes à partager. De ses collègues il avait su tirer, sinon un quelconque respect, du moins, le pensait-t-il,  une quasi amabilité, que l’on ne trouve que confiné au partage d’un métier. Voilà qu’arrivé à destination, par de nouveaux chemins qu’il n’avait pu reconnaitre, il trouva la porte déverrouillée, ce qui en soit n’avait rien d’alarmant, mais dans le contexte, paru le tourmenter et l’inquiéter. Il n’imagine, en cette faction de seconde, aucune raison valable pour s’être trompé, aucune raison logique pour que la porte, coulissant et le regardant droit dans les yeux, ne se soit arrêté à mi-chemin, trop faible pour compléter son mouvement latéral et programmé.

Mais alors que son reflet disparu, que la clarté artificielle des néons allumés, que l’odeur des planchers que l’on avait cirés furent devant lui réalité, il se fit interpeler, et devant tous dût se présenter. Ah quelle honte, un employé modèle qui peine à arriver à l’heure planifiée, et qui de surcroit, arrive dépenaillé, sentant l’alcool et les longues soirées. Mes amis, quel spectacle vous avez manquez! L’homme même qui l’avait embauché, et qui depuis le regrettait il va sans dire, cet homme là lui fit sermon, l’emmena au bucher, et fut avec lui plus dur qu’il ne l’aurait souhaité au fond, car une fois lancé l’oraison, les réprimandes et les boutades, une fois la scène bien en place et les auditeurs crampés, l’élan est difficile à freiner, et les mots dépassent parfois l’idée que l’on souhaite exprimer, les message que l’on veut passer. Que ça leur serve d’exemple, qu’ils en soient inspirés afin que tous soient ponctuels, pensa-t-il avant d’être navré.

La cuite bien en place, jouant un jeu de ping-pong entre sa tempe droite et sa tempe gauche, le haut-le-cœur de l’affligé, la peine d’être la risée, il rivalisa d’adresse pour se relever et garda la tête haute toute la journée. Et sa tête, sa pauvre tête toute enflée ne lui octroya aucun de répit, mais s’assura de lui rappeler à chaque hochement sa jolie nuit. La journée fut longue et les carottes furent cuites, s’en était trop à absorber, de vivre comme ça tout simplement en pleine réalité, caustique, acide et grasse à volonté.

7. Le plan.

S’il est vrai que l’on n’apprend pas un vieux singe l’art de grimacer, s’il est vrai que l’on est jamais si bien servi que par soi-même, il est aussi vrai que l’on peut mettre les arnaqués à l’abri de leurs arnaqueurs, mais que l’on ne peut empêcher ceux-ci de faire leur métier. Après que la honte fut passée, que les tourments furent dissipés, que le sympathique employeur ait trépassé au fond de son hamac pour quelques journées, Vincent s’alimenta de cet événement pour tout planifier. Certains incompréhensif méprisent les bandits à cravates, croyant à tort qu’ils ont la vie facile, la vue éclairée, le luxe de tout s’acheter. Or il n’en est rien, bien loin de là au contraire, il est difficile ce métier. Et plus le vol est léger, plus il est risqué. Qu’un montant se perde dans une caisse de supermarché, et il est rapidement trouvé et justifié. Ce qui est une toute autre histoire quand l’objet du malicieux coup est entouré de fiducies peu surveillées, d’alibis proprement calculés, de transactions réversibles à perpétuités, que les uns et les autres aient trop à perdre pour ne pas collaborer et masquer la triste vérité.

Or, il s’agit d’une histoire tout différente quand il s’agit de voler le fruit de son labeur, de dérober en plein milieu de ses activités, en plein jour comme ça, en plein sur son carré de caoutchouc, sans se faire remarquer, sans jamais laisser de traces à trouver pour quelconque détective affamé. Mais Vincent était un as, un pro de la triche, un bonhomme sept-heure pour tous les petits banquiers qui se sentaient protégés, et ce défi était trop tentant pour être décliné.

Discret et acharné, patient et entêté, il arriva à l’heure le jour suivant et les autres jours après, ces jours là même qu’il ne sentait plus passer, longue suite d’heures à voir défiler à la queue-leu-leu comme autant de bouffons au pas nullement pressés meublant une sordide parade dans sa pensée. Son plan pris forme sous ses yeux, dans les agissements de ses collègues, dans la disposition des allées et des chemins empruntés. Cet homme sachez-le, pendant des années s’est efforcé à s’enrichir à même les autres, se prenant au jeu, devenant gourmand, mais ne goutant jamais rien qu’une petite victoire plus fade et amère que le suivante. Et cette victoire suivante venait vite, mais s’avérait insuffisante, son esprit tout entier à la recherche d’un plus gros coup à faire, d’un plus gros bateau à monter, d’une escalade de coups fourrés.

Voler une caisse, un dépôt ou quelque marchandise n’était donc d’aucun attrait pour ce vieux routier. Tandis que son esprit s’illuminait de ses mesquines idées, que la dopamine irriguait son corps dopé, tandis qu’enfin le plan fut validé, rejoué à l’endroit comme à l’envers et corrigé, il s’enquit auprès du chef de la tribu pour un vulgaire artifice, cherchant à le déconcentrer et à le faire parler. Ce fut d’ailleurs pratique courante pour lui à partir de ce moment, de s’entretenir avec le patron, feignant de vouloir apprendre à lui ressembler, faire de sa petite personne un être à respecter, suivant les pas du grand `monsieur cravate` toujours soigné. Un tel auditoire se faire rare de nos jours  vous savez, aussi l’enseignement fut fait avec un bel étonnement, presqu’un repentir sur ses idées de congédiement de ce Vincent réhabilité.

8. La victoire.

Sur un air de rock un peu vieillot, la chemise bien repassée, c’est le pas sûr et l’allure décontracté, les cheveux brillants et le regard allumé que Vincent loua une voiture de luxe, paya avec une carte de crédit inexistante mais bien en main, ses cartes d’identités toute aussi falsifiées, un travail de routine, routine rodée et si simple à exécuter. La voiture s’engagea sur la route, le siège conducteur bien enfoncé, le musique à fond la caisse, la caisse de vin bien installé dans le coffre, prête à être bue pour bien fêter.

Quelques heures plus tard, quelques rendez-vous complétés, ses rencontres fructueuses et convaincantes établies, ces vieux contacts renoués, ces papiers, enfin, signée de main de maître, signé de maints maîtres, signé comme s’il était signés en main propre par le grand maître autorisé, ces papiers scellés et approuvés au bureau d’un tel et d’un autre, Vincent s’arrêta sur le bord d’un fossé, s’assit à califourchon sur le capot et déboucha le vin qu’il but au goulot.

Ah quelle liberté, quelle savoureuse liberté de pouvoir exercer son véritable métier, sans crainte de représailles, sans craintes de remords, sans avoir l’appétit démesuré à vouloir trop en profiter. Vincent se saoula joyeusement, prenant bouteille après bouteille, comateux dans son délire, saoulé tout autant d’alcool que de satisfaction, saoulé à rire sans raison.

Que l’on sache, cher auditoire, que le grand patron venait de commander tant de ci et de ça, de tous acabits et de toute nature, que les barèmes et limites informatiques imposées par un ignoble bureau central ne surent résister. Que ces papiers signés et autorisés, suffisant à eux seul à tout bousiller, logique, restreint en bons sens, furent expédiés le jour même, puis traités dans la soirée.

9. Bye-Bye boss!

Quelle pagaille dans le système, quelle désordre me direz-vous; tout à la fois et d’un même coup, la carrière d’un brillant homme, l’amour-propre de ce dernier, le budget tant priorisé ainsi que la logique même derrière celui-ci, tout ça fut brisé en quelques petite journées. Évidemment, l’on congédia le grand chef d’orchestre cravaté qui n’avait sans doute pas manqué de culot, d’y aller de la sorte, la main toute sauf morte, passant commande aux quatre coins, bousculant les habitudes commerciales établies depuis si longtemps. Et ce fut la manne pour les fournisseurs, l’étonnement pour les employés, la peine d’amour d’une femme de vertu pour qui la honte du congédiement de son bien-aimé faisait ombrage à sa vie d’entêtée.

On ne retrouva jamais la trace de tout ce qui s’était passé. Et bien que l’attention médiatique se porta sur la pauvre victime de cette affaire, certains fin-finauds curieux et entêtés ont tenté en vain d’incriminer notre cher employé, cherchant malices et déroutes. Non, on ne fit jamais de lien, mais si lien avait à être trouvé, ce cher patron savait bien, en dedans de lui, que Vincent avait tout manigancé. Pour la première fois de sa vie, Vincent réussissait  une arnaque qui ne lui portait pas fruit. Il conserva à juste titre son emploi de caissier, et chaque jeudi allait danser. Pour lui le plaisir sublime de gagner sa loterie hebdomadaire, fruits de son labeur, de son sourire et de ses bonne manières envers autrui, n’avait d’égal que la satisfaction qu’il avait tirée à accomplir son dernier tour de force, à se venger en quelque sorte de l’homme qui avait mis ombrage à sa nuit de paye, de plaisir vraiment gagné.

10. Épilogue

Alors que Vincent songeait, avec sa tête tout autant qu’avec ses yeux, à ce coup monté  magistralement opéré, tandis que son regard se déplaçait lentement vers son interlocuteur, que ce dernier insistait avec sa question posée, que le tic-tac de la montre de Vincent parvenait à ses oreilles comme amplifié, alors toujours que ses doigts prirent contact avec le billet, tout a chamboulé. Prenant ses jambes à son cou, prenant son sac et ses cordes vocales, le cœur battant chamade, il s’enfuit en criant, poussa violemment un panier faisant interférence, s’abattit contre la porte, qui ne protesta que légèrement avant d’abdiquer. Dans la rue, le soleil l’aveugla, et il ne voyait rien, et il n’entendait qu’un effroyable cri, plus puissant que la ville, cette ville là qui l’entourait comme les murs d’une cellule, cette ville là qui était à lui avant, qui lui obéissait, cette ville stimulante et enivrante qu’il faisait sienne dans son ancienne vie. S’écroulant au milieu des passants, réalisant qu’il était l’auteur de ce cri, pleurant comme un enfant perdant jouet, jouet de bois ou mieux encore, gisant comme ça sur le béton froid et dur, il battit le record de tous les temps du plus court emploi, fut pris de panique et s’arrêta. D’ailleurs, tout  en lui s’arrêta, et ses jambes ne pouvant le soutenir plus longuement le laissèrent chavirer brutalement, le visage bien étampé sur une ligne de trottoir, devant tout le monde.

De même que l’on ne peut séparer l’écorce de l’arbre sans le tuer, de même l’on ne peut espérer trop d’un fraudeur débusqué. Croulant sous la pression de la vraie vie, le cœur de Vincent craqua, et pour une fois la justice triompha. Le patron, soulagé mais ne sachant rien de tout ce que Vincent, dans sa mort avait apporté, de sa tête, de sa panique, de son imaginaire débridé, fut soulagé, donc, de voir ainsi son erreur si rapidement corrigé!

Maître renard

Maitre renard, de son arbre perché,
contemplait plus bas le corbeau écrasé.
Son ramage n’était point agréable,
et son plumage moins que beau.

J’ai bien fait de lui faire peur, de grimper pour le tuer.

Mais si de faire taire un pareil drôle d’oiseau,
l’occasion m’est donnée à nouveau,
J’apprendrai à descendre, avant de lui faire la peau.
Je pourrai ainsi le manger, et m’en faire un chapeau.

Croââ pauvre Renard n’as tu rien compris?
Dit le corbeau au renard surpris.
Les corbeaux ne meurent pas, et de toi ils se rient!

Et de s’envoler sur une branche plus haute.
Et de laisser tomber sur son front
Quelques chauds arguments pour le faire réfléchir pour de bon!