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La meute – Jour 1: Macabre découverte.

Le jeune officier revint sur ses pas promptement, tournant dos à  la macabre découverte. Le bruit de succion produit par la semelle de ses bottines sur la pelouse épaisse magnifiait encore son haut-le-cœur, qu’il tenta en vain de  refouler en avalant trop rapidement une grande bouffée d’air malheureusement vicié.  Jamais dans sa courte carrière de policier n’avait-il été confronté à une scène aussi effrayante. Le cadavre, celui d’une femme dans la cinquantaine avancée, avait gardé sa posture, et son visage empreint de terreur donnait un air surréaliste à sa mort. Celle-ci  allait d’ailleurs être difficile à expliquer, comme le confirmerait plus tard le regard et le hochement de tête du sergent détective LaGendron, responsable de l’enquête,  qui l’accueillit à l’avant de la demeure.

La porte principale du petit chalet de bois était verrouillée de l’intérieur, tout comme les deux fenêtres du côté. Le jeune policier s’était tout naturellement déplacé en contournant le bâtiment afin d’inspecter la façade arrière. Sa lampe de poche n’était pas indispensable, la clarté du soleil couchant étant encore suffisamment puissante pour lui permettre de bien voir, mais cela faisait sans doute plus sérieux, s’était-il dit. Ce chalet isolé était l’unique habitation dans cette partie reculée de la campagne. Le plus proche voisin devait être à une bonne demi-heure de route, sur un chemin cahoteux aux détours innombrables. On aurait pu se demander quel était l’intérêt d’avoir construit un chalet si loin de toute civilisation.

Trois jours plus tôt, deux chasseurs s’étaient égarés alors que l’orage les avait surpris. Des orages de la sorte sont peu fréquents au Québec, mais en ce chaud mois de septembre, le ciel survolté avait déversé sa colère et avait causé de nombreux ennuis. Ces deux hommes, pourtant expérimentés, s’étaient fait prendre, et, désorientés, avait pris un chemin différent de leur route de chasse habituelle. Complètement trempés et frigorifiés, ils avaient aperçu le chalet et s’y étaient rendu. Toutefois, ils ne s’en approchèrent pas beaucoup, l’odeur qui en émergeait étant telle qu’elle les repoussa et provoqua une nausée qui eu rapidement raison de leurs douloureux estomacs vides. Retrouvés par des membres bénévoles et amis de leur club de chasse, ils prévinrent les autorités. Même un homme qui n’a jamais été confronté à la mort ne peut se méprendre sur l’odeur d’un cadavre en putréfaction. Lire la Suite…

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La meute – un chapitre par jour, du 25 au 31 octobre 2010

La meute (c) 2010 Denis St-Michel

La meute, une histoire de peur en sept parties

Voici en primeur ma plus récente nouvelle, qui fera partie d’un recueil d’histoires ‘de peur’, que je devrais publier quelque part en 2011. Cette histoire a été scindée en sept petites parties, que vous pourrez découvrir lors de la semaine de la Toussaint, à raison d’une partie par jour, du 25 au 31 octobre 2010 inclusivement. Le premier extrait sera diffusé dès 8h00 le 25 octobre 2010.

Par un début d’automne particulièrement chaud, deux chasseurs expérimentés s’égarent alors que le ciel se déchaîne au dessus d’eux, dans des orages d’une rare violence. Alors qu’ils aperçoivent une chalet isolé, ils s’y dirigent dans l’intention d’y trouver refuge, mais ne peuvent finalement s’y approcher de trop près. Une odeur atroce en émane, fétide, chaude. Retrouvés par des membres bénévoles et leurs familles, ils préviennent les autorités au sujet de ce sinistre chalet. Car même quelqu’un qui n’a jamais été confronté à la mort ne peut se méprendre sur l’odeur d’un corps en putréfaction.

C’est sur cette découverte macabre que l’inspecteur LaGendron entamera la plus difficile enquête de sa carrière. Et cette enquête l’emmènera à remettre en question tous ces vieux principes, et même sa foi.


L’incroyable histoire du jeune garçon qui s’endormit sous un arbre et qui se prénommait Arthur.

Récemment mon fils me demanda de lui inventer une autre histoire, qui aurait rapport avec son école. Je n’avais pas inventé de nouvelle histoire depuis fort longtemps, et je m’efforçai donc de trouver quelques idées. Le résultat est cette histoire d’un petit garçon prénommé Arthur et qui avait de la difficulté en mathématiques. Bonne lecture!


Cette histoire est l’histoire d’un garçon prénommé Arthur et qui avait 12 ans. Il était en sixième année. C’était vers la fin de l’année scolaire. Arthur était un petit garçon bien normal, mais il était extrêmement timide. Si timide en fait, qu’il n’avait pas vraiment d’ami, car il était trop gêné. Les autres enfants à l’école ne l’écœuraient pas vraiment; au contraire, la plupart de ses camarades  de classe l’aimait bien. Arthur était sympathique, toujours gentil et attentionné avec les autres. Mais il était du type solitaire. Il lui arrivait à l’occasion de jouer avec d’autres enfants, durant la récréation ou les périodes de jeu. Mais dès qu’il en avait l’occasion, il se retirait un peu à l’écart, car il préférait jouer seul. Cette solitude faisait bien de la peine à ses parents. Ils auraient bien aimé recevoir son meilleur ami à la maison, ou organiser ses fêtes d’anniversaire avec quelques enfants. Mais Arthur était bien trop timide pour avoir un meilleur ami ou faire une liste d’invités.

Avec la fin de l’année scolaire qui arrivait, Arthur se préparait pour ses examens finaux. L’an prochain, il entrerait au secondaire, et cela le stressait quand même beaucoup. Laissez-moi vous expliquer pourquoi.

Arthur performait bien à l’école. Que ce soit en français, en anglais, en musique ou en éducation physique, il arrivait à obtenir de très bonne note. Une seule matière lui causait de sérieux problèmes : les mathématiques. Il avait beau étudier, lire ses cahiers, faire et refaire ses exercices et ses devoirs, il ne parvenait pas à avoir de la facilité avec les chiffres. Ses parents l’épaulaient bien pourtant. Chaque soir, son père ou sa mère passait du temps avec lui afin de lui donner des trucs, de l’aider, de lui donner confiance. Mais cela ne donnait pas les résultats souhaités. Alors voilà qu’Arthur anticipait l’examen final de mathématiques avec beaucoup de crainte.

Mais une autre chose qui stressait Arthur concernant son entrée au secondaire était le déménagement. Car ses parents avaient vendu leur maison, et toute la famille déménagerait à l’automne dans un nouveau quartier, dans une autre ville, et Arthur entrerait au secondaire dans une nouvelle école. Rien de tout cela n’était très rassurant.

La nuit précédente  l’examen final de mathématiques fut très mouvementée pour notre cher Arthur.  Vous imaginez bien à quel point il fut difficile pour lui de s’endormir. Le sommeil le gagna tard dans la soirée, et il ne cessa de se tourner et se retourner pendant la nuit. Ses couvertures furent rapidement entortillées autour de ses chevilles, et le demi-sommeil dans lequel il se trouvait l’empêchait de faire le nécessaire pour se débarrasser de ces liens. Il dormit donc tout croche, à moitié prisonnier de  son lit. Il se réveilla finalement de très tôt matin, encore plus fatigué que la veille. Il était à peine quatre heures et le soleil ne pointerait ses rayons que dans de longues minutes.

Arthur se leva. Ses parents, que le cadran et la routine du travail avait déjà mis debout, préparaient le petit déjeuner en écoutant les nouvelles à la radio et s’étonnèrent de trouver Arthur éveillé et habillé. Mais leurs tentatives pour le faire manger échouèrent. Rien ne pouvait entrer dans l’estomac noué d’Arthur. Il avait la poitrine dure comme du ciment. Même un simple verre d’eau eu de la difficulté à se frayer un chemin dans sa gorge serrée. Ses parents n’osaient pas montrer qu’ils étaient inquiets eux aussi. Après tout, si Arthur devait échouer son examen de mathématique, il y avait de forte chance pour qu’il redouble son année. Arthur ne le savait que trop bien. Ne tenant plus en place, il sourit tristement à ses parents, puis leur annonça qu’il irait à l’école à pied, et passerait par le parc Beauchesne afin d’aller relaxer un petit peu.

Le parc Beauchesne était un beau grand parc, avec une fontaine au centre et plusieurs grands chênes entourant celle-ci. De nombreux banc parsemés ici et là offraient aux travailleurs et passant un endroit calme où se détendre et prendre un peu d’ombre durant les chaudes journées d’été. En plein jour, le parc grouillait de vie, humains, oiseaux et écureuils formant un tout harmonieux. Mais à cette heure hâtive du matin, le parc était tout calme. Les rues avoisinantes n’étaient pas encore peintes des couleurs des bruits de la ville. Dans les maisons, les couples se levaient, les ados trainaient dans leur lit, les poupons braillant arrachaient les quelques dernières minutes de sommeil bien mérité à leur mère.

La fontaine du parc était ceinturée d’un petit muret. Arthur s’y accota, les bras passés derrière sa nuque, et regarda le ciel qui s’éveillait lentement. La température était clémente, et à ce temps-ci de l’année, à l’approche du solstice d’été, le ciel étaient déjà d’un bleu pâle prometteur de beau temps. Arthur voyait très bien les feuilles grandes et vertes du chêne, flottant légèrement dans le vent sous la voute céleste. Il expira bruyamment, comme pour tenter de chasser les peurs et les craintes qui l’envahissaient. Il réussit à se calmer un peu, et ce fit prendre au jeu du même coup. Sans s’en apercevoir, inconsciemment, il se mit à compter les feuilles de l’arbre. Par groupe de deux, puis de trois, puis de cinq. Il se mit à en faire des formes géométriques. Les additionna, les divisa, fit des diagrammes de Sven avec les branches. Il clignait des yeux. Puis baillât. Puis s’étira. Et vous l’aurez deviné, notre cher Arthur s’endormit profondément, le visage toujours pointé vers le ciel. Et ses inquiétudes pendant qu’il dormait ainsi, paisiblement, s’enfuirent au loin.

Mais voilà que les bruits de la ville le rattrapèrent, et il fut réveillé par des bruits de klaxon. Notre ami n’avait pas de montre, ainsi il arrivait mal à savoir combien de temps il avait dormi comme ça, dans le parc. Toutefois, en regardant à nouveau le ciel, il s’aperçut que le soleil avait déjà bien entamé sa course vers le sud, et il comprit du coup qu’il était déjà très en retard pour son examen. Il ramassa hâtivement son sac et sa boite à lunch, traversa le parc à toute vitesse  et courut jusqu’à l’école.

La cour était vide et silencieuse. Arthur comprit qu’il était très en retard. Après avoir tenté en vain d’ouvrir la porte donnant sur le vestiaire de sa classe, il se dirigea rapidement vers la porte des maternelles. Mais celle-ci également était barrée de l’intérieur. Notre pauvre Arthur dût donc se résigner à entrer par la porte principale, celle là même qui donne sur le bureau de la directrice et du secrétariat. Après avoir honteusement raconté son infortune à la secrétaire, celle-ci lui fit regagner sa classe. Arthur arriva, tout penaud, et sous le regard sévère et déçu de son professeur, pris place à son pupitre. Son professeur le pressa de s’activer; il ne restait qu’une demi-heure à l’examen. Arthur était à nouveau découragé.

Il prit sa feuille d’examen. Celle-ci était écrite en chinois. Il retourna la feuille, de gauche à droite, de bas en haut, recto-verso, à l’envers comme à l’endroit, il n’y comprenait rien. Il refoula difficilement les larmes qui voulait naître au coin de ses yeux, il resserra les lèvres pour ne pas que la classe entière n’entendent son profond désarroi. Paniqué, et assuré cette-fois qu’il échouerait bel et bien son examen de mathématique, résigné à redoubler sa sixième année, Arthur fit alors quelque chose de tout à fait inattendu.

Il croisa ses bras derrière sa tête, allongea les jambes sur son pupitre, pencha sa tête vers l’arrière et pensa à la fontaine du parc Beauchesne qu’il venait de quitter il y a de cela quelques minutes à peine. Un avertissement bruyant du professeur lui fit remettre les pieds sur le sol, mais il garda néanmoins les yeux fermés. C’était sa façon à lui de se calmer, d’éviter de se mettre à pleurer devant toute la classe. En pensant profondément au parc, au bruit doux de l’eau qui barbotte, à la fine caresse du vent sur son visage, il parvenait ainsi à se détendre.

Cinq minutes avant la fin de l’examen, le professeur encouragea les élèves à se hâter. Arthur se résigna à regarder une fois encore sa feuille d’examen. Et là, un véritable miracle se produisit. Comme s’il était subitement éclairé par un esprit de génie, il comprit immédiatement toutes les questions d’examen. Il prit son crayon et le lança à toute vitesse sur le papier. Il écrivait vite notre Arthur! En quatre minutes, son examen était complété. Il ignorait s’il avait réussi ou pas, mais il avait néanmoins  inscrit une réponse à toutes les questions. Il déposa sa feuille sur le bureau du professeur, celui le dévisageant d’un regard surpris et interrogateur.

Les résultats de l’examen toutefois ne seraient reçus que plusieurs jours plus tard, par la poste. Et lorsqu’enfin le bulletin parvint au domicile d’Arthur, son père et sa mère le convoquèrent à la table afin d’examiner les résultats. Aucune surprise du côté des notes de français ou d’anglais. Il y excellait, comme toujours. En musique et en éducation physique, Arthur se débrouillait très bien aussi. Mais Arthur était nerveux, anxieux de connaître son sort face à l’examen de mathématiques. Mais alors que son père s’exclamait de joie et que sa mère lui fit le plus gros des câlins de fierté qu’il n’avait jamais reçu, il prit du bout des doigts le bulletin et y vite sa note de mathématique. 100%. Pas une seule faute à son examen. Un résultat inespéré qui ne tenait que de la magie!

Arthur et sa famille déménagea comme prévu quelques jours avant la rentrée scolaire. Arthur arriva dans sa nouvelle école, et fidèle à lui-même ne se fit pas beaucoup d’ami; la solitude était encore et toujours sa plus fidèle compagne.

Mais un jour qu’il revenait de l’école, son père et sa mère le firent venir dans la cour arrière; une surprise de taille l’attendait. Ses parents étaient si fiers de sa réussite, qu’ils avaient fait construire une petite fontaine, encerclée d’un petit muret. Ils avaient également planté un jeune chêne, encore chétif mais prometteur, juste à côté de celui-ci. Ils savaient à quel point le parc Beauchesne manquait à leur Arthur. Et chaque matin de la belle saison, Arthur se levait un peu plus tôt, déjeunait, puis allait s’étendre dans sa cours, sur le muret de la petite fontaine. Et il pensait au parc Beauchesne. Et il se sentait bien. Et depuis ce jour, jamais plus il n’eut de problèmes en mathématiques.

Vie et fantasmes d'un bandit à cravate devenu caissier.

Je demandai récemment à mes amis facebook de me proposer un sujet et un style littéraire, afin de faire un petit exercice d’écriture. À partir de leur suggestion, je devais écrire une courte nouvelle d’environ 3000 mots et le publier ici. L’idée que j’ai retenue est une suggestion de Marie-Eve Fortin pour le sujet, avec le style littéraire proposé par Manon Daigneault.

Marie-Eve me proposa d’écrire sur la vie et les fantasme de Vincent Lacroix (ou de tout autre bandit à cravate récemment épinglé) devenu subitement caissier. Manon pour sa part me proposa un style littéraire oratoire.

Le résultat est la courte nouvelle suivante totalisant 2915 mots.

Mon approche fut de me dire que pour un tel criminel, l’argent ainsi détourné devait avoir une saveur abstraite. En sommes, que des chiffres sur des papiers. J’ai donc imaginé un tel homme, devenu caissier, perdant complètement la carte au contact d’un billet de banque réel, en papier, dans sa main. En l’espace de quelque seconde, le dit criminel s’imagine dans une vie normale, la vie d’un salarié, avec les jours de paye et les jours de réprimandes. Puis son esprit s’emballe, il imagine l’arnaque du siècle, le coup parfait comme pour échapper à cette nouvelle destinée. Vas-t’il volontairement accepter de refaire sa vie ainsi, de rentrer dans les rangs, ou si cette pression sera trop lourde à porter? Et que dire du type qui l’a embauché, lui laissant une chance de se refaire une crédibilité. Est-ce si aisé?

Bonne lecture et merci à tous pour vos bonnes idées!

Note: juste pour prévenir toute poursuite imaginable, le personnage ici décris est uniquement le fruit de mon imagination. Tous les événements et lieux décrits ne sont pas inspirés de personnes réelles, et toute ressemblance avec de vrais événements ou des personnes réelles ne serait que pure coïcindence! 😉

Vie et fantasmes d’un bandit à cravate devenu caissier.

1. Le tumulte.

En plein soleil, de tôt matin, au milieu des passants qui se rendaient à leur travail, honnêtes citoyens de boulots et de convictions, honnêtes gens comme ça, pris au jeu de leur quotidien, heureux de participer, pensaient-ils, à la ritournelle de leur vie, au cœur de ce beau tableau, retentit un cri effroyable à faire pleurer les tympans. C’était, voyez-vous, un  cri de désespoir sans doute, un cri inhumain, un cri tel un son erratique dans une symphonie, harmonie des matins routiniers, où le peuple, instruit et vaniteux, amorce la première journée d’une suite numérique qui se terminerais sous peu pour un court répit.

Un homme, effondré en plein milieu des gens, face contre terre, le cœur en plâtre, poussiéreux, le visage tordu, mort, visiblement, mort peut-être d’avoir trop travaillé, mort comme ça simplement, pensait-on, quel pauvre garçon. La suite, mes amis, nous prouva que non, ou que plutôt, parfois la peur a raison de nous faire abdiquer, préventivement, avant de réaliser dans quoi l’on s’embarque pour de bon.

2. L’embauche.

Après avoir revu le curriculum vitae qu’il tenait encore trop serré entre ces mains, après avoir pesé le pour et le contre, après avoir consulté ses adjoints tout comme ses supérieurs, après, enfin, avoir compris le tapage médiatique que cette décision impliquerait et les bénéfices que son commerce pouvait en tirer, il apposa sa signature sur le formulaire, se mordit la lèvre, regretta son geste puis se leva précipitamment.

Vincent fut appelé par l’homme ci-haut décrit, sourit en reconnaissant son interlocuteur, raccrocha le combiné volontairement trop lentement, comme pour savourer sa première victoire, puis se doucha, s’habilla proprement, et sorti par la porte avant, le sourire encore au visage. Quelle prestation il donna! Quel charisme! Voyez-le sourire, transpirer la confiance, son repentir frôlant l’arrogance, la tête haute, les bras ouverts, généreux.

Il en avait eu tant envie de ce poste, et voilà que, comblé, il l’avait décroché, par sa seule prestance; et de remercier son esprit agile et sautilleur, toujours prêt à bondir et à épater, il ne se lassa pas de toute la journée.

3. L’Initiation.

Jubilant sur son piédestal en caoutchouc, fougueux tel un jeune roi tout frais sorti des jupons de sa nourrice, souriant à en faire peur, prêt à défier par sa bienveillance quelques obscurs ennemis  qui se présenterais à l’autel de sa bonne volonté, il appuya avec une fierté plus expressive  que nécessaire sur le bouton qui ouvrit le tiroir-caisse; il y fit glisser l’emblème de sa liberté, se tourna de biais et d’un coup de hanche fit taire le son électronique, premier pas d’une dance qui le rendait heureux.

Vint le premier client, tout opposé à Vincent, tant par la stature que par l’âge, tant par la démarche que par l’habit, tant par le langage que par l’habitude. Quand deux regards se croisent qui sont fondamentalement complémentaires et opposés, quand la stabilité se fracasse avec force comme une vague perdue sur une falaise de nouveauté, quand la surprise et l’étonnement, enfin, fondent à toute vitesse à travers le corps, et ce plus rapidement que le raisonnement logique qu’un quinquagénaire peut en tirer, la main se tend, le visage s’allonge, la face de la reine aplatie est remis comme une offrande, et l’on attend la suite des événements.

4. Le  buvard.

Pause; ce temps qui s’arrête et qui pourtant file à toute allure; c’est cet état qui, subitement, envahit Vincent, comme un rêve. Sensation nouvelle et inespérée, chatouillement, hyper-sensibilité tactile, ces états là se précipitent de cellules en cellules, prenant soin d’exciter toutes celles autour, et telle une onde de choc, cet émoi se répand au corps entièrement réceptif, survolté,  avare de tout garder de ce premier contact.

Le bout de papier dont les couleurs évoquaient quelques designs artistiques d’imprimerie chinoise piqua du nez, se cambra, frotta maintenant sur ses congénères, générant quelques effluves fibreuses et chimiques, qui se joignirent à l’ouragan de stimuli déjà envahissants. Poursuivant sa course, décrivant un cercle presque complet, il reprit sa place frontale, fut pressé de nouveau par des doigts insistants qui n’avaient jamais connus plus beaux moments. De synapse en synapse, l’idée fit son chemin, et tandis qu’un réflexe mécanique enclenchait une série de mouvements automates, que l’effet dopant atteignait son apogée, que l’honnête retraité réalisait le geste tout juste posé (et jubilait du même coup à l’idée de l’histoire à conter), tandis toujours que le tiroir s’ouvrait, que la main de Vincent troquait  le chaud contact du papier contre le sevrage de vulgaires jetons métalliques, il savait que l’effet ne serait plus jamais le même, que l’envie n’y serait plus, et que l’euphorie avait toujours une fin. Quelle extase se fut pour lui de tenir ainsi entre ces mains ces artéfacts monétaires que, du temps de sa puissance ingénieuse et passée, il n’avait jamais vu qu’enlignés, en colonnes et en rangées, tous bien classées et proprets, dans cette fiction malléable et faussé qu’il créait de toute pièce, tel un metteur en scène.

5. Si tu ne peux vaincre l’ennemi, joins-toi à lui!

Bientôt ce fut jeudi; sur les terrasses comme aux abris, des abricots sur glace, des salades de fruits confits servis avec alcool dans des verres trop beaux, des cafés fumants discrètement remués, tous ces gens indépendants et fiers, rassemblés mais distants, et Vincent qui marche hautain parmi eux. La salutation d’un ami, l’invitation d’une étrangère, le déplacement en taxi, le pourboire et les beaux habits, le temps qui file et qu’on ne suit pas, le verre entre deux verres entre deux fou rires qu’on ne sait d’où ni pourquoi.

Alors qu’il traversait la nuit, aux petites heures de la rue, que la noirceur s’effaçait, que la ville de gris fut envahie, qu’il sentait la fatigue s’appesantir dans ses jambes rigides d’avoir trop dansé, que l’idée lui vint qu’il pouvait tout recommencer, alors Vincent sourit de plus belle, satisfait d’être là, bien présent, membre de l’équipe, en somme. Et de dire bonjour aux matinaux inconnus, et de ravaler l’envie de clamer haut et fort sur la chaussée, et de commander deux plats plutôt qu’un, et de prendre plaisir à exister, à faire la fête seul entre amis, avec soi-même et eux aussi, ces étrangers si sympathiques qui le regarde de travers et qui n’ont rien compris.

6. La cuite.

Comme il marchait! Comme il marchait d’un pas leste, en direction d’une autre journée, et qu’il marchait comme ça d’un pas enjoué, heureux et comblé de démarrer une autre journée, journée emplie de liberté, de faits d’armes, d’anecdotes à partager. De ses collègues il avait su tirer, sinon un quelconque respect, du moins, le pensait-t-il,  une quasi amabilité, que l’on ne trouve que confiné au partage d’un métier. Voilà qu’arrivé à destination, par de nouveaux chemins qu’il n’avait pu reconnaitre, il trouva la porte déverrouillée, ce qui en soit n’avait rien d’alarmant, mais dans le contexte, paru le tourmenter et l’inquiéter. Il n’imagine, en cette faction de seconde, aucune raison valable pour s’être trompé, aucune raison logique pour que la porte, coulissant et le regardant droit dans les yeux, ne se soit arrêté à mi-chemin, trop faible pour compléter son mouvement latéral et programmé.

Mais alors que son reflet disparu, que la clarté artificielle des néons allumés, que l’odeur des planchers que l’on avait cirés furent devant lui réalité, il se fit interpeler, et devant tous dût se présenter. Ah quelle honte, un employé modèle qui peine à arriver à l’heure planifiée, et qui de surcroit, arrive dépenaillé, sentant l’alcool et les longues soirées. Mes amis, quel spectacle vous avez manquez! L’homme même qui l’avait embauché, et qui depuis le regrettait il va sans dire, cet homme là lui fit sermon, l’emmena au bucher, et fut avec lui plus dur qu’il ne l’aurait souhaité au fond, car une fois lancé l’oraison, les réprimandes et les boutades, une fois la scène bien en place et les auditeurs crampés, l’élan est difficile à freiner, et les mots dépassent parfois l’idée que l’on souhaite exprimer, les message que l’on veut passer. Que ça leur serve d’exemple, qu’ils en soient inspirés afin que tous soient ponctuels, pensa-t-il avant d’être navré.

La cuite bien en place, jouant un jeu de ping-pong entre sa tempe droite et sa tempe gauche, le haut-le-cœur de l’affligé, la peine d’être la risée, il rivalisa d’adresse pour se relever et garda la tête haute toute la journée. Et sa tête, sa pauvre tête toute enflée ne lui octroya aucun de répit, mais s’assura de lui rappeler à chaque hochement sa jolie nuit. La journée fut longue et les carottes furent cuites, s’en était trop à absorber, de vivre comme ça tout simplement en pleine réalité, caustique, acide et grasse à volonté.

7. Le plan.

S’il est vrai que l’on n’apprend pas un vieux singe l’art de grimacer, s’il est vrai que l’on est jamais si bien servi que par soi-même, il est aussi vrai que l’on peut mettre les arnaqués à l’abri de leurs arnaqueurs, mais que l’on ne peut empêcher ceux-ci de faire leur métier. Après que la honte fut passée, que les tourments furent dissipés, que le sympathique employeur ait trépassé au fond de son hamac pour quelques journées, Vincent s’alimenta de cet événement pour tout planifier. Certains incompréhensif méprisent les bandits à cravates, croyant à tort qu’ils ont la vie facile, la vue éclairée, le luxe de tout s’acheter. Or il n’en est rien, bien loin de là au contraire, il est difficile ce métier. Et plus le vol est léger, plus il est risqué. Qu’un montant se perde dans une caisse de supermarché, et il est rapidement trouvé et justifié. Ce qui est une toute autre histoire quand l’objet du malicieux coup est entouré de fiducies peu surveillées, d’alibis proprement calculés, de transactions réversibles à perpétuités, que les uns et les autres aient trop à perdre pour ne pas collaborer et masquer la triste vérité.

Or, il s’agit d’une histoire tout différente quand il s’agit de voler le fruit de son labeur, de dérober en plein milieu de ses activités, en plein jour comme ça, en plein sur son carré de caoutchouc, sans se faire remarquer, sans jamais laisser de traces à trouver pour quelconque détective affamé. Mais Vincent était un as, un pro de la triche, un bonhomme sept-heure pour tous les petits banquiers qui se sentaient protégés, et ce défi était trop tentant pour être décliné.

Discret et acharné, patient et entêté, il arriva à l’heure le jour suivant et les autres jours après, ces jours là même qu’il ne sentait plus passer, longue suite d’heures à voir défiler à la queue-leu-leu comme autant de bouffons au pas nullement pressés meublant une sordide parade dans sa pensée. Son plan pris forme sous ses yeux, dans les agissements de ses collègues, dans la disposition des allées et des chemins empruntés. Cet homme sachez-le, pendant des années s’est efforcé à s’enrichir à même les autres, se prenant au jeu, devenant gourmand, mais ne goutant jamais rien qu’une petite victoire plus fade et amère que le suivante. Et cette victoire suivante venait vite, mais s’avérait insuffisante, son esprit tout entier à la recherche d’un plus gros coup à faire, d’un plus gros bateau à monter, d’une escalade de coups fourrés.

Voler une caisse, un dépôt ou quelque marchandise n’était donc d’aucun attrait pour ce vieux routier. Tandis que son esprit s’illuminait de ses mesquines idées, que la dopamine irriguait son corps dopé, tandis qu’enfin le plan fut validé, rejoué à l’endroit comme à l’envers et corrigé, il s’enquit auprès du chef de la tribu pour un vulgaire artifice, cherchant à le déconcentrer et à le faire parler. Ce fut d’ailleurs pratique courante pour lui à partir de ce moment, de s’entretenir avec le patron, feignant de vouloir apprendre à lui ressembler, faire de sa petite personne un être à respecter, suivant les pas du grand `monsieur cravate` toujours soigné. Un tel auditoire se faire rare de nos jours  vous savez, aussi l’enseignement fut fait avec un bel étonnement, presqu’un repentir sur ses idées de congédiement de ce Vincent réhabilité.

8. La victoire.

Sur un air de rock un peu vieillot, la chemise bien repassée, c’est le pas sûr et l’allure décontracté, les cheveux brillants et le regard allumé que Vincent loua une voiture de luxe, paya avec une carte de crédit inexistante mais bien en main, ses cartes d’identités toute aussi falsifiées, un travail de routine, routine rodée et si simple à exécuter. La voiture s’engagea sur la route, le siège conducteur bien enfoncé, le musique à fond la caisse, la caisse de vin bien installé dans le coffre, prête à être bue pour bien fêter.

Quelques heures plus tard, quelques rendez-vous complétés, ses rencontres fructueuses et convaincantes établies, ces vieux contacts renoués, ces papiers, enfin, signée de main de maître, signé de maints maîtres, signé comme s’il était signés en main propre par le grand maître autorisé, ces papiers scellés et approuvés au bureau d’un tel et d’un autre, Vincent s’arrêta sur le bord d’un fossé, s’assit à califourchon sur le capot et déboucha le vin qu’il but au goulot.

Ah quelle liberté, quelle savoureuse liberté de pouvoir exercer son véritable métier, sans crainte de représailles, sans craintes de remords, sans avoir l’appétit démesuré à vouloir trop en profiter. Vincent se saoula joyeusement, prenant bouteille après bouteille, comateux dans son délire, saoulé tout autant d’alcool que de satisfaction, saoulé à rire sans raison.

Que l’on sache, cher auditoire, que le grand patron venait de commander tant de ci et de ça, de tous acabits et de toute nature, que les barèmes et limites informatiques imposées par un ignoble bureau central ne surent résister. Que ces papiers signés et autorisés, suffisant à eux seul à tout bousiller, logique, restreint en bons sens, furent expédiés le jour même, puis traités dans la soirée.

9. Bye-Bye boss!

Quelle pagaille dans le système, quelle désordre me direz-vous; tout à la fois et d’un même coup, la carrière d’un brillant homme, l’amour-propre de ce dernier, le budget tant priorisé ainsi que la logique même derrière celui-ci, tout ça fut brisé en quelques petite journées. Évidemment, l’on congédia le grand chef d’orchestre cravaté qui n’avait sans doute pas manqué de culot, d’y aller de la sorte, la main toute sauf morte, passant commande aux quatre coins, bousculant les habitudes commerciales établies depuis si longtemps. Et ce fut la manne pour les fournisseurs, l’étonnement pour les employés, la peine d’amour d’une femme de vertu pour qui la honte du congédiement de son bien-aimé faisait ombrage à sa vie d’entêtée.

On ne retrouva jamais la trace de tout ce qui s’était passé. Et bien que l’attention médiatique se porta sur la pauvre victime de cette affaire, certains fin-finauds curieux et entêtés ont tenté en vain d’incriminer notre cher employé, cherchant malices et déroutes. Non, on ne fit jamais de lien, mais si lien avait à être trouvé, ce cher patron savait bien, en dedans de lui, que Vincent avait tout manigancé. Pour la première fois de sa vie, Vincent réussissait  une arnaque qui ne lui portait pas fruit. Il conserva à juste titre son emploi de caissier, et chaque jeudi allait danser. Pour lui le plaisir sublime de gagner sa loterie hebdomadaire, fruits de son labeur, de son sourire et de ses bonne manières envers autrui, n’avait d’égal que la satisfaction qu’il avait tirée à accomplir son dernier tour de force, à se venger en quelque sorte de l’homme qui avait mis ombrage à sa nuit de paye, de plaisir vraiment gagné.

10. Épilogue

Alors que Vincent songeait, avec sa tête tout autant qu’avec ses yeux, à ce coup monté  magistralement opéré, tandis que son regard se déplaçait lentement vers son interlocuteur, que ce dernier insistait avec sa question posée, que le tic-tac de la montre de Vincent parvenait à ses oreilles comme amplifié, alors toujours que ses doigts prirent contact avec le billet, tout a chamboulé. Prenant ses jambes à son cou, prenant son sac et ses cordes vocales, le cœur battant chamade, il s’enfuit en criant, poussa violemment un panier faisant interférence, s’abattit contre la porte, qui ne protesta que légèrement avant d’abdiquer. Dans la rue, le soleil l’aveugla, et il ne voyait rien, et il n’entendait qu’un effroyable cri, plus puissant que la ville, cette ville là qui l’entourait comme les murs d’une cellule, cette ville là qui était à lui avant, qui lui obéissait, cette ville stimulante et enivrante qu’il faisait sienne dans son ancienne vie. S’écroulant au milieu des passants, réalisant qu’il était l’auteur de ce cri, pleurant comme un enfant perdant jouet, jouet de bois ou mieux encore, gisant comme ça sur le béton froid et dur, il battit le record de tous les temps du plus court emploi, fut pris de panique et s’arrêta. D’ailleurs, tout  en lui s’arrêta, et ses jambes ne pouvant le soutenir plus longuement le laissèrent chavirer brutalement, le visage bien étampé sur une ligne de trottoir, devant tout le monde.

De même que l’on ne peut séparer l’écorce de l’arbre sans le tuer, de même l’on ne peut espérer trop d’un fraudeur débusqué. Croulant sous la pression de la vraie vie, le cœur de Vincent craqua, et pour une fois la justice triompha. Le patron, soulagé mais ne sachant rien de tout ce que Vincent, dans sa mort avait apporté, de sa tête, de sa panique, de son imaginaire débridé, fut soulagé, donc, de voir ainsi son erreur si rapidement corrigé!

Beauchesne

Beauchesne.

L’histoire que je m’apprête à vous raconter est une histoire aussi vieille qu’un village. Le village de Beauchesne avait un autre nom, avant ces événements. Aujourd’hui, même les plus âgés des résidents ne sauraient cependant vous dire lequel il était.  Ce village là a pris le nom de Beauchesne après qu’un jeune garçon eut découvert un arbre majestueux, caché sous la terre.

Ce petit garçon s’appelait Émile, et il avait huit ans. À cette époque lointaine, l’électricité n’existait pas, et les jouets en plastique non plus. Les enfants devaient s’amuser avec des petits soldats de plombs et des bouts de bois. Bien entendu, les enfants jouaient beaucoup dehors en ces temps. Dans les ruisseaux, par les grandes journées ensoleillées et chaudes de l’été, ils se rassemblaient, une bonne dizaine au moins. Il y avait Émile, bien sûr, et ses amis Paul, Fabien, Thomas et les deux Pierre. C’était d’ailleurs bien étrange, puisque les deux Pierre étaient nés exactement le même jour, et ils habitaient côte-à-côtes. Si bien que la plupart des enfants ne les séparaient jamais dans leur propos; pour tout le monde, ces deux là c’était les deux Pierre. Donc, tous ces garçons, pieds nus dans le ruisseau, empilaient des centaines, des milliers de petite roches, de bout de bois, de branches cassées, pour essayer de faire un petit barrage. Quand ils y parvenaient, et que le cours du ruisseau crochissait jusqu’à déborder sur le bord de la berge, il était souvent bien passé le coucher de soleil, et les enfants rentraient chez eux, épuisés mais fiers.

C’était ça la vie des enfants dans ce temps là. On jouait dehors, puis quand il pleuvait trop, on jouait aux soldats de plomb à l’intérieur. La vie des enfants, somme toute, était simple et amusante. Mais les événements qui arrivèrent ensuite établirent une tradition qui se fête encore chaque année dans le village de Beauchesne.

Une année, il y eut un grand remue-ménage à l’hôtel de ville. Le maire et les élus, bien encadrés par le curé de la paroisse, un homme dans la quarantaine,  dynamique et toujours plein d’idées, décidèrent d’organiser une grande fête. On allait fêter le village comme jamais personne n’avait fêté au Québec! Tout les villageois participaient à l’élaboration de cette fête.

Il y avait monsieur Gendron, l’imprimeur, qui imprima des milliers de papiers annonçant ce grand événement. Ceux-ci furent envoyés dans tous les villages environnants. On voulait faire les choses en grand. Sœur Murielle forma une chorale avec ses écolières. Et c’est sans relâche qu’elles pratiquèrent trois soirs par semaine. Le maire était tellement fier de cette chorale qu’il décréta que ce serait elle qui ouvrirait les festivités.

Et alors que tout le village préparait cette grande fête, Émile et ses amis eux se prêtaient encore à leurs jeux extérieurs. Et avec l’été et la fin des classes, ils passaient encore plus de temps à jouer et explorer les champs aux environs du village. Une bonne journée, ils débouchèrent dans le sous-bois derrière la butte au bonhomme Ti-Bi. Le bonhomme Ti-Bi était un fermier un peu grognon qui ne semblait pas aimer beaucoup les enfants. Aussi étaient-ils toujours silencieux lorsqu’ils passaient par là. Avec ces gros sourcils broussailleux, ses habits rêches et sa jambe déformée, il était assez épeurant, le bonhomme Ti-Bi. Certains disaient qu’il s’était crochis la jambe à la guerre, en France. D’autres disaient qu’il était tombé de son cheval. Enfin, la rumeur disait aussi qu’il était tombé d’un arbre gigantesque, et que le pauvre en avait été tellement apeuré qu’il ne voulut plus jamais parler de cette histoire à personne.

Quoi qu’il en soit, Émile et sa bande préféraient nettement l’éviter. Cette journée là, donc, ils poursuivirent leur chemin en longeant le petit sous-bois, et contournèrent la terre du bonhomme Ti-bi.  C’était la première fois qu’ils allaient aussi loin, et ce qu’ils virent alors leur coupa le souffle. Une énorme butte s’élevait à l’extrémité du champ, et en contrebas l’on apercevait un ravin, haut d’au moins soixante pieds. Ils s’y rendirent en toute hâte. Le ravin était à-pic. Mais la butte semblait en fait simplement une espèce de parois rocheuse surélevée. En examinant de plus près, Émile aperçut plusieurs petits trous. Il se pencha par-dessus l’un deux, le plus gros. Pendant que les deux Pierre tenaient ses jambes, Émile se pencha encore plus. Son corps dépassait maintenant la paroi rocheuse. Ses yeux scrutaient la partie ombragée, sous le trou.

«Les gars, je vois une caverne!»

Il n’en fallut pas plus pour que toute la bande se contorsionne afin d’apercevoir l’intérieur de cette caverne. Elle était bien là, d’apparence vaste. L’odeur humide qui s’en dégageait laissait présager qu’une source d’eau ou une rivière souterraine alimentait son fond. Émile continuait à regarder à l’intérieur. Ses yeux commencèrent à s’habituer à la noirceur. Puis c’est là qu’il aperçu l’arbre. Pas un petit arbre ordinaire! C’était sans doute l’arbre le plus grand et le plus gros qu’il n’ait jamais vu. Devant son cri d’exclamation, ses amis le rejoignirent près du trou, et observèrent à leur tour. L’arbre devait faire une bonne cinquantaine de pieds de sa base à sa cime. Et son envergure était telle qu’il occupait à lui seul presque toute la caverne.

Les enfants,  Émile en tête, parcourent l’autre moitié du versant rocheux, à la recherche d’une entrée praticable pour pénétrer à l’intérieur. Ils ignoraient qu’ils venaient de découvrir quelque chose qu’aucun autre habitant du village n’avait vu. Avec la tombée de la nuit, ils durent se résigner à rentrer bredouille. Cependant, l’idée de pouvoir entrer dans la caverne était si fortement encrée en eux, qu’ils se promirent donc d’y retourner dès le lendemain, et tous les jours de l’été s’il le fallait.

La nuit fut courte car ils dormirent dur! Et le lendemain, ils empruntèrent le même chemin, prenant à nouveau soin d’éviter d’attirer l’attention du bonhomme Ti-Bi. Cette fois-ci cependant, ils avaient emporté avec eux quelques outils : pelles, pioches, pics, bouts de bois, etc. Devant l’impossibilité d’entrer dans la caverne, ils entreprirent d’agrandir le plus gros des tous, jusqu’à ce qu’ils puissent y entrer et en sortir librement. Cela leur a fallu quelque jour de dur labeur, mais ils purent enfin pénétrer dans la caverne. Vu du bas, l’arbre était encore plus impressionnant. Il y avait bel et bien un petit ruisseau au fond de la caverne, et c’est probablement de là que l’arbre puisait son irrigation.

Émile et ses amis se gardèrent bien de parler à qui que ce soit de leur étonnante découverte. Et chaque jour, ils agrandirent d’avantage le trou. Puis ils agrandirent un autre trou. Puis encore un autre. Ils travaillèrent si fort et si bien, qu’à la fin de l’été, tout un côté de la grotte avait disparu. Ils avaient même pris soin d’empiler proprement les roches ainsi dégagées, de sorte qu’elles créaient comme une espèce de rempart à l’extrémité découverte de la caverne. Ce rempart avait un peu l’apparence d’un muret, et l’un des deux Pierre proposa qu’on allongea ce muret  comme pour former un chemin jusqu’à l’entrée de la caverne. La suggestion fut acceptée rapidement, et ils se remirent au travail sans tarder.

Enfin, quelques jours seulement avant le début de l’automne, et une semaine avant la grande fête du village, les enfants avait entièrement modifié le paysage de la butte au bonhomme Ti-Bi. Ils étaient on ne peut plus fier de leur exploit.  Cependant, ils n’avaient rien préparé pour la fête, et ils réalisèrent bien tristement qu’ils seraient les seuls à ne pas présenter quoi que ce soit lors des célébrations. Un certain sentiment de honte les garda réveillés plus longtemps que d’habitude  ce soir là dans leur lit. Ils ne se doutaient pas cependant que quelqu’un dans le village, était au courant de tout leur travail.

Enfin, le grand jour de la fête du village arriva. Pour l’occasion, l’on avait décoré les rues et les lampadaires à gaz. Les familles et amis des villages voisins arrivèrent dans leur carrosse à deux chevaux, peints et rafraichis pour l’occasion. Les accolades et les embrassades fusaient de partout, et les violoneux, accordéonistes, chanteurs, cuillèristes et danseurs se joignaient ensemble dans des improvisations endiablées.

Les célébrations officielles débutèrent par la chorale de sœur Murielle. Les jeunes filles entamèrent leur chanson, la voix pleine de force, et furent acclamées par des applaudissements soutenus. Monsieur le maire fit son discours, puis ce fut les danses, les chants, la fête! Cependant, Émile et sa bande se sentaient un peu triste de n’avoir rien à présenter. Certains adultes, pour qui les jeux d’enfants étaient considérés comme des sottises les regardaient d’un mauvais œil, amplifiant ainsi leur malaise.

Alors que la soirée était bien avancée, que les enfants plus jeunes dormaient dans les bras de leur mère, que d’autres vidaient bouteilles, que les musiciens prenaient un court répit et que l’ambiance festive s’emblait laisser place à la torpeur de la nuit, un homme pris place en plein milieu des badauds, se hissa avec peine sur une caisse en bois renversée, puis demanda l’attention de tous.

Là, le bonhomme Ti-Bi pointa du doigt Émile, les deux Pierre et leurs amis.

«Vous avez sans doute remarqué que ces gars là ne vous ont rien présenté pendant la fête, n’est-ce pas? Pendant que tout le monde travaillait d’arrache pied, n’aviez-vous pas l’impression que ces fainéants ne pensaient qu’à s’amuser? Hé bien suivez-moi, je vous montrerai moi, ce qu’ils faisaient.»

La panique s’empara des jeunes garçons. Alors que tout le village et ses invités suivaient le bonhomme Ti-Bi en direction de la caverne, Émile songea à s’enfuir de honte. À ses côté, Paul et les deux Pierre n’en menait pas large non plus, et suivaient le groupe le dos courbé. Au tournant d’un sentier toutefois, le bonhomme Ti-Bi se retourna brièvement, regarda Émile droit dans les yeux et lui fit un clin d’œil suivi d’un sourire large comme le bonheur. Quelques dizaines de pas plus loin, une grande clameur s’éleva de la foule.

Le muret qui encadrait le petit sentier jusqu’à la caverne était tout illuminé. Entre les pierres qu’Émile et ses amis avaient entassées, vingt  torches étaient encastrées et allumées, éclairant le sentier dans la noirceur de la nuit. Les habitants arrivèrent ensuite à l’entrée de la caverne, et y découvrirent un magnifique chêne, d’une hauteur et d’une envergure majestueuse.  Ses branches feuillues et généreuses étaient ornées d’autant de lampes à huile. Le spectacle était à couper le souffle. La brillance des flammes et des torches embellissait le ciel et jetaient même ombrage à la voie lactée, pourtant si belle et limpide en automne. C’est à ce moment, semble-t’il, qu’Émile et ses amis réalisèrent pleinement l’exploit qu’ils avaient accomplis.

En un seul été, par la seule force de leur petits bras, par leur travail acharné, ils avaient complètement dégagé une caverne et emménagé un sentier de pierres long d’une centaine de pieds. La foule rassemblée au pied du bel arbre se mit à chantonner dans la nuit. Des centaines de visages rougis par la réflexion des flammes riaient et dansaient autour de l’arbre. Le bonhomme Ti-bi offrit à boire, et expliqua ensuite aux garçons qu’il les avait observé tout l’été, et qu’il était tellement impressionné par leur travail, qu’il avait songé à leur faire cette surprise. Toute la journée précédente, il avait  à lui seul grimper à l’arbre pour y installer ses torches et ses lampes à huile. Les garçons apprirent ce soir là à respecter et à aimer ce vieil homme à l’allure un peu désagréable.

Il fut décidé que ce chêne deviendrait l’emblème de la ville. On ne sait pas exactement quand la ville changea de nom pour Beauchesne. Quoi qu’il en soit, l’on raconte que cette fête du village dura deux jours de plus que prévu, et que d’autres visiteurs provenant d’autres village arrivèrent encore durant toute l’année suivante. Émile et sa bande furent applaudis à tout rompre par les villageois, et on installa une belle plaque en bronze à l’entrée du sentier de pierre. Cette plaque y est encore aujourd’hui, et bien qu’elle ne soit pas datée, on peut encore y lire :

«À Émile, Paul, aux deux Pierre et leurs amis. Le village de Beauchesne dit Merci.»

Le chêne quant à lui est toujours aussi grand et fort. À ses pieds trônent une petite croix de bois, un peu croche. Le bonhomme Ti-Bi mourut à l’âge vénérable de cent huit ans. Et au fil des ans, le village agrandit le sentier de pierre qu’Émile et ses amis avaient initié. Et si vous allez au village de Beauchesne, vous pourrez marcher en empruntant ce sentier, qui fait maintenant le tour du village. Et par le temps où vous arriverez à la caverne, il fera nuit, mais la caverne sera plus brillante que le soleil, et si vous fermez les yeux, vous entendrez peut-être quelque violons, des clameurs et des chants, et quelques rires d’enfants jouant dans un ruisseau.

Ti-Pit barbu et sa grosse patate

Il y an environ trois ans, alors que mon garçon n’allait même pas encore à la maternelle, j’ai commencé à lui inventer des histoires à l’heure du coucher. J’étais un peu tanné de toujours lire les même livres, alors un soir je lui ai inventé une histoire de bucheron. On a fait semblant lui et moi d’être autour d’un feu de camp. J’inventai mon histoire comme ça, en improvisant, et en mimant les gestes des personnages. Il a tellement aimé ça, qu’encore aujourd’hui il me demande de lui inventer de tels récits pour le border. Bien entendu l’imagination commence à faire défaut. Mais ça m’a donné envie de mettre par écrit quelques unes des histoires qu’il a apprécié le plus. Aujourd’hui je vous présente l’histoire de Ti-pit barbu et de sa grosse patate, qui soit dit en passant est l’une des ces histoires qu’il me demande encore fréquemment. Je crois bien avoir inventé cette histoire une journée où mon garçon ne voulait pas manger ses pommes de terres! N’oubliez pas qu’il s’agit d’une histoire destinée aux enfants hein! Soyez indulgents dans vos commentaires! 😉

Ti-Pit barbu et sa grosse patate.
Ces événements là sont survenus il y a quatre ans, pendant qu’on buchait du bois dans les grandes forêts de la côte-nord, à plusieurs jours de route au nord de Chibougamau. Cette fois là, on était… ah au moins une bonne quinzaine de gars à travailler dur pour couper notre bois. Il y avait le grand Jean-Jacques et son cousin Roméo; Marcel, Gérard, Mario et même le petit Étienne avec sa hache magique. Puis il y avait aussi notre Ti-Pit Barbu. On l’appelait Ti-Pit juste comme ça, parce qu’en fait, il était le plus grand et le plus costaud de la bande. Il avait des jambes qui montaient plus haut que notre taille, avec des bras deux fois plus gros que ceux de Jean-Jacques, qui ne laissait pourtant pas sa place côté robustesse. Puis il était barbu, oh ça oui! Une barbe tellement grosse qu’elle lui cachait les oreilles et descendait jusqu’à ses coudes! Sa barbe était tellement grosse qu’il avait l’air d’un ours!
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Sur un vieux banc – l’échange

Je vous présente ici ma première publication, intitulée «Sur un vieux banc | l’échange». Cet essai de 72 pages évoque la rencontre fortuite de trois personnages lors d’un incident tragique. C’est à travers leur regard bien différent et personnel que vous découvrirez cet événement qui les unira à jamais. La création de cet essais m’a permis de me familiariser avec la recherche et la mise en place de personnages et de scènes.

L’après-midi du dernier jour emplit Jean-Jacques d’amertume.Son atelier lui manquait, et il envisagea le projet fou de déménager ses effectifs ici, en plein coeur de la nature. Évidemment, il n’en ferait rien. Le tanneur tanne, et la ville s’occupe de lui, c’est bien connu. Au détour d’une rencontre fortuite qui allait bousculer sa vie et unir à jamais trois personnages plus grands que nature, Jean-Jacques devra apprendre à se réapproprier sa vie.

« Sur un vieux banc – l’échange » est disponible en format papier ou en format électronique .pdf à partir de seulement 1,25$ USD.

Bonne lecture!

ISBN 978-0-557-04821-2
Copyright Denis St-Michel (Licence de copyright standard)
Éditeur denisatdstmicheldotca
Published février 24, 2009
Langue French
Pages 74
Reliure Perfect-bound Paperback
Interior Ink Black & white
Dimensions (cm) 10.2 wide × 15.2 tall

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