Partager des cerises au son d’une guitare et changer de vie

Félix n’avait pas eu l’intention de quitter son boulot, ce matin-là. C’était en fait un vendredi matin comme il s’en faisait plein, tout au long de l’été. La température était clémente, le ciel bleu et prometteur. Les voitures, pareilles comme la veille, filaient sur le boulevard, un peu trop pressées. La ville se réveillait au son des petits moineaux. Sur son Bixi, Félix se déplaçait doucement, tenant le guidon de sa main gauche tandis que de la droite il croquait allègrement dans sa Granny-Smith. Son sac à bandoulière et sa casquette de polonais lui donnaient un air désinvolte qui lui faisait comme un gant.

Il avait à peine terminé sa pomme lorsqu’il aperçut cet homme, assis sur la pelouse, la guitare à la main. Instinctivement, Félix s’arrêta; l’homme avait l’air mort. Ou peut-être ivre mort. Qui sait. Le corps à moitié en équilibre contre le tronc du gros érable, son chapeau de cowboy usé lui masquant les yeux. Ses pieds nus étaient sales et malades. Félix s’approcha un peu plus. L’homme s’éveilla en émettant un grognement grotesque, émergeant d’un sommeil trop mauvais. Il aperçut Félix qui le dévisageait, puis son visage s’illumina. Félix trouva qu’il avait de beaux yeux, rieurs, allumés.

Dans un français mâchouillé et pâteux, l’homme lui proposa:

– « T’aurais pas des cerises ou des pêches, j’ai faim! Je te jouerai ce que tu veux si tu en as! »

Il adonnait justement que dans son sac  Félix avait un sac de cerises de première qualité. Charmé par cette rencontre inattendue, il se débarrassa du Bixi, alla s’asseoir dans l’herbe près de l’homme et partagea ses cerises avec lui. Les deux hommes vidèrent le sac, et le joual de guitare lui raconta qu’il était d’origine péruvienne. Il avait immigré ici il y a deux ans et n’avait pas trouvé de travail. Tout ce qu’il avait était sa guitare. Il se promenait de parc en parc le matin, s’étant fixé comme but de faire le tour de tous les parcs de Montréal.

– « Ensuite, je retournerai chez moi et je raconterai ça à mes amis ».

Sa simplicité toucha Félix.

– « Tu me plais mon ami! Je vais t’accompagner pour le reste de tes  parcs! Montréal peut se passer d’un architecte.  »

Félix prit son cellulaire, laissa un message à son patron. Comme ça, sur un vrai coup de tête. C’était la première fois de sa vie qu’il se laissait aller à prendre une décision aussi importante uniquement par instinct. Il termina la tournée avec son nouvel ami, lui apportant chaque matin plusieurs bons fruits frais et nourrissants. Un an plus tard, il était de retour au travail, dans sa propre firme d’architectes qu’il avait mis sur pied. Son bureau était grand et bleu. De sa fenêtre, il avait une vue magnifique sur la ville, blanche et populeuse. Félix avait appris à la hâte l’espagnol. Il aimait Arequipa de toute son âme. Il s’y sentait chez lui, libre, heureux. Et chaque fois qu’il allait visiter Andrés et sa famille, il arrivait avec un petit sac de coquerets frais, qu’il partageait avec eux avec un grand plaisir sans cesse renouvelé.

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