Nous ne sommes plus infaillibles.

September 11, 2001 attacks in New York City: V...

Image via Wikipedia

On a tous vu les images. On se rappelle évidemment cette triste journée, sombre, hallucinante, complètement démesurée. Dans les semaines, les mois, les années qui ont suivi, on a lu des témoignages, ces héros, pompiers, secouristes, employés et visiteurs du World Trade Center qui ont tenté de sauver des vies avant de perdre la leur. Que dire de ce film inédit des frères Naudet,témoins de première ligne de cette funeste journée. On a vu les reportages hystériques à RDI, LCN. Et dans les années qui ont suivi, on a vu, de loin, la guerre stupide que livrait l’occident aux oppresseurs en Afghanistan, puis en Irak.

« Jusqu’au 11 septembre 2011, j’avais toujours trouvé ça niaiseux et invraisemblable, de voir dans des films des gens qui ont envie de vomir *juste à cause d’un événement* ».

Je ne veux pas revenir sur tous ces écrits, ces documents audiovisuels impressionnants, car on les a tous vus et revus. Mais je me souviens, quelques semaines après les événements, d’avoir lu au bureau un numéro spécial du Reader’s Digest. Des gens normaux comme vous et moi y racontaient leur 11 septembre à eux, alors que tout était encore trop frais à la mémoire des sens. Maintenant onze ans plus tard, c’est à mon tour de mettre par écrit mon 11 septembre. Parce que je trouve qu’avec le temps, les émotions prennent un goût fade, le train-train quotidien banalise – tranquillement certes, mais banalise tout de même- ces horribles événements. Et j’aimerais être certain que mes souvenirs demeurent quelque part, pour quand je serai trop vieux que je souffrirai d’Alzheimer. J’aimerais pouvoir donner ma version des faits à mes petits-enfants.

Mardi matin, Luc est en retard

À l’époque, je n’étais pas télétravailleur, j’étais donc au bureau, à Brossard. C’était parti pour être une journée bien ordinaire. Vers 9h00, on se demandait comment ça se faisait que Luc, un collègue, ne fût pas encore arrivé. Il est arrivé finalement vers 9h15 en nous disant, d’un ton presque banal, mais teinté de curiosité «Il y a eu un accident d’avion à New York, il y a un avion qui a crashé dans le World Trade Center».

Un peu comme tout le monde j’imagine, pendant les premières minutes on a cru qu’il s’agissait vraiment d’un accident. 10 ans plus tard, je me souviens du visage que Luc a fait en nous annonçant la nouvelle. J’ai dit précédemment qu’il l’a dit avec un ton presque banal, mais avec le recul son visage était interrogateur, comme si ce qu’il disait ne ‘fittait pas’. Comme si, inconsciemment, il ne croyait pas ce qu’il venait de dire.

Dans nos bureaux, nous n’avions aucune radio, aucun téléviseur. Nous étions une dizaine d’employés tout au plus à ce moment, et tout naturellement on s’est tourné vers les sites de nouvelles, principalement CNN qui faisait des mises à jour environ toutes les minutes.

On voyait les quelques premières images. Je me souviens très bien la commotion que cela a créée. À ce moment, nous étions toujours sous l’idée qu’il s’agissait d’un tragique accident. On faisait rafraîchir la fenêtre de notre navigateur à tout bout de champ en espérant avoir d’autres détails. Environ une demie-heure après que Luc ne soit rentré au bureau, en même temps, mon patron (qui était au bureau adjacent du mien) et moi somme sortis pour nous exclamer «C’est pas un accident, il vient d’y en avoir un deuxième».

C’était maintenant clair, comme pour tout le monde je pense. Attentat terroriste. J’insiste sur le singulier ici. Nous pensions que c’était «un» attentat terroriste, visant uniquement le World Trade Center. D’un seul bond, tous mes collègues sont venus nous rejoindre, et on s’est agglutiné autour de mon ordinateur, balayant frénétiquement la page de CNN. Rafraîchis. Rafraîchis. Oups. Le site de CNN connaît ses premières ratées. Des millions de personnes ont soudainement tourné leurs yeux vers la grosse pomme.

Après le choc initial, l’onde de choc.

Et quelle onde de choc!. Je reçois alors un message texte de ma blonde sur mon cellulaire. Je lui réponds. À son travail, ils ont un petit poste de télévision ou de radio (je ne me souviens plus exactement), et eux aussi sont tous agglutinés ensemble. On se texte que c’est complètement malade, et elle me dit qu’elle a peur. Je lui réponds que c’est aux É.-U., que l’on n’a rien à craindre ici à Montréal. Elle à Terrebonne, moi à Brossard.

En l’espace de quelques minutes, tout le monde au bureau était en communication avec ses proches. L’épouse, le chum, le frère, la mère, le meilleur ami.

On est passé à travers une foule d’émotions. Mais parmi celles-ci, celle qui a le plus laissé sa trace dans ma mémoire, c’est la consternation. Je n’arrive pas à trouver de meilleur mot. On n’a pas travaillé de la journée. Même mon patron était dans le coup. On ne faisait que parler de ça. Personne n’est allé dîner à l’extérieur. L’onde de choc s’est répandue comme une traînée de poudre.

Une très longue soirée

Curieusement, je ne me souviens plus très bien des heures qui suivirent. Toute la journée, personne au bureau n’avait la tête au travail, et la multitude d’informations qui nous parvenaient étaient contradictoires, incertaines, bref, c’était le chaos total. Je crois bien avoir quitté le travail plus tôt, comme la plupart de mes collègues. Évidemment, la radio était ouverte à un poste de ‘parlotte’ pendant mon retour.

La soirée, on l’a passé devant la télévision, ma blonde et moi. On a vu les images de l’effondrement de la tour sud du World Trade Center. Je me souviens avoir le corps raide, les muscles endoloris, les jambes tremblotantes. En écrivant ses mots sur mon clavier, je sens mes bras se raidirent, j’ai les jambes qui ont la bougeotte. On a passé la soirée clouée devant la même dizaine d’images diffusées en répétition sur toutes les chaînes. Et à chaque revisionnement, on en revenait pas. C’était trop irréaliste.

J’étais tout à la fois ébahi et frustré d’avoir toutes ces nouvelles informations 12 heures après les événements. Je me rends compte alors à quel point la journée a baigné dans un total chaos désorganisé. Personne ne savait rien. L’Amérique avait peur.

 » Nous ne sommes plus infaillibles « .

Trois autres avions? Combien d’autres sont visées? Il y en a deux qui manquent à l’appel? Quoi? L’ensemble de l’espace aérien nord-américain est paralysé? Vers 9h45 le matin, alors que nous regardions mon écran d’ordinateur, curieux et étonnés, l’espace aérien complet au dessus des États-Unis était fermé. En moins de deux heures, ils ont  réussi à faire ça. J’apprends ça vers 22h00 le soir, et la nausée me frappe. Réellement. Intérieurement, je demande pardon à tous les réalisateurs que j’avais trouvé ridicules de faire vomir leur personnage à cause d’un «événement» tragique. Ils avaient raison, ça se peut la nausée à cause de ça.

Ma blonde décide de se coucher, mais moi je ne peux pas. C’est trop gros. Je réalise que s’ils ont fermé l’espace aérien, ça veut dire qu’ils ne savent pas l’ampleur de l’attaque. Sans m’en rendre compte, le mot ‘attaque’ s’immisce pour la première fois dans mon cerveau. Les É.-U. sont attaqués, et ça se passe à quelques heures de route de chez nous. La peur est bien installée, et je me demande comment faire pour réussir à m’endormir. Je crois avoir pleuré, assis sur le lit, tremblotant, mais je n’en suis plus certain. Il semble que d’avoir pleuré ou non était moins important à me souvenir que les images qui m’ont marqué à vie.

La fatigue, émotionnelle surtout, fini par avoir raison de mon corps aux petites heures de la nuit. Les jours qui suivront se ressembleront. La peur, tranquillement, se raisonnera. Mais elle reviendra jouer sur le psychologique, dans des enveloppes bourrées d’une poudre blanche, l’anthrax.

On en discute au bureau, avec nos familles, nos amis, et je crois que collectivement, ce sont dans ces journées là qu’on a réalisé que l’Amérique, au sens large, venait de subir un changement irréversible. Nous n’étions plus infaillibles.

Dire la vérité aux enfants

Dix ans plus tard, nous avons un beau grand garçon de huit ans. Nous lui avons parlé du 11 septembre, et nous avons convenu, ma blonde et moi, de ne pas masquer la vérité. Nous lui avons expliqué, dans des mots compréhensibles pour son âge, ce que veulent dire les termes « fanatiques »« extrémistes »« attentats »« terroristes ». Nous lui avons parlé de l’IRA, du FLQ. Plus jeune, il a suivi avec nous les élections présidentielles et la victoire historique de Barack Obama. La seule censure que nous avons faite est de ne pas lui montrer les images. Quand il sera plus grand, plus fort moralement, plus outillés surtout pour mettre ces événements en perspective, nous lui montrerons.

J’écris ces mots et me voilà à nouveau empli de tristesse. C’est difficile de comprendre, même maintenant, la folie qui habite l’humain. L’Occident a répondu à l’assaut par la guerre. Je suis content, somme toute, que des centaines de ‘méchants’ aient été tués ou emprisonnés. J’assume complètement ce dernier commentaire. Oui, je suis content de savoir qu’ils sont morts, ces terroristes.

Mais le problème, ou la solution plutôt, ne réside pas là. Je crois qu’il y a une question fondamentale à laquelle les États-Unis d’Amérique n’ont pas répondu: «Pourquoi cela nous arrive-t’il à nous». En dix ans, et corrigez mois si je manque de sources à ce sujet, je n’ai jamais vu une émission de télé, un reportage ou un article qui se penchait sur cette question. Ici, au Canada, on ne voit pas tout le tort que les Américains, par leurs politiques étrangères et mercantiles, ont créé à l’étranger. Je suis trop jeune pour avoir connu la Guerre du Viêt Nam, je ne suis même pas certain de comprendre vraiment ce que c’était. Mais c’était la guerre. La guerre semble être un sujet favori des Américains. Ils en parlent tout le temps. Ils en font des dizaines de films par années. Il serait peut-être temps de revoir votre vision du monde, voisins du sud…

Je lève mon chapeau

Je lève mon chapeau à tous les héros du 11 septembre. Je pense au récit de cette personne dans la tour sud qui est morte dans une cage d’escalier en refusant d’abandonner un inconnu, obèse et qui , découragé de devoir descendre à un rythme qu’il ne pouvait soutenir, s’était affalé par terre, prêt à mourir. Cet inconnu lui a fait descendre 18 étages de plus, mais n’a pas pu sortir à temps pour éviter d’être enseveli. Je lève mon chapeau et toutes mes casquettes, présentes et futures, au passager du vol 93 qui ont refusé d’abdiquer face aux terroristes. Que votre acte serve de leçon de courage pour nous tous. Je lève mon chapeau à tous ces gens qui ont soigné, hébergé, aidé les victimes, leurs familles et ceux qui avaient peur. Je lève aussi mon chapeau aux occidentaux , qui dans leur milieu de travail, sportif ou social, ont sur faire la part des choses et n’ont pas condamné au quotidien leurs amis Syriens, Arabes, Afghans, Pakistanais, Libanais, Indus dans leur communauté.

Références

Je termine ce billet en vous remerciant de m’avoir lu, tout d’abord, et en vous soumettant quelques sites que je trouve intéressants:

Chronologie des attentats du 11 septembre 2001

How do educators teach kids about 9/11

New York: 11 septembre

Le film des frère Naudet, en vente sur Amazon.

CNN: September 11 attacks

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About Denis St-Michel

PHP Team Lead at Vigilance Santé

2 responses to “Nous ne sommes plus infaillibles.”

  1. Christian Fortin says :

    Très beau billet Denis! Je l’ai découvert en lisant ton commentaires sur Rouge.fm.

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