Fedora: le réveil

Voici le troisième volet de cette courte nouvelle qui a débuté avec Fedora: le repos attendra pour le macchabé!

Hugues se précipitait vers le tiroir de sa commode. Les cheveux encore mouillés, tout comme la veille à la même heure, il n’avait qu’un peignoir pour lui couvrir le corps à sa sortie de la douche. Dans le miroir, la buée avait dévoilé un message, inscrit à la hâte avec le bout d’un doigt. Le message était, semblait-il, écrit par lui-même, comme un aide-mémoire. Il n’en avait pas le souvenir, mais il reconnaissait son propre style de mots et même la façon un peu comique qu’il avait de faire un rond autour de tous les points des i. Le message en lui-même était inquiétant : « Je suis blessé.  papier bleu tiroir ». Voilà pourquoi Hugues tenait à en savoir plus. Le papier qu’il trouva éveilla en lui des soupçons. C’était encore son écriture, et le papier était maculé de sang. « À moi de moi. Je saigne. Abondamment. Ursula crie. Ne veux pas aller à l’hôpital. Je veux me souvenir. Il me manque un doigt. ».

Hugues regarda ses mains, incrédule. Il n’en manquait aucune partie. Il n’avait mal nulle part. Mais alors qu’il allait jeter le papier et mettre tout ça sur le compte du surmenage, il y eut un éclair dans son esprit. Une mince fenêtre, une toute petite, qui lui remémora les événements de la  veille. Il se vit dans la cuisine, avec le hachoir à viande. Il s’était bien coupé le petit doigt. Mais visiblement, celui-ci avait réapparu. Hugues se retourna brusquement, mais ne vit rien. Au loin dans la rue, un chien jappa. Puis un autre, plus loin. Suivi immédiatement de plusieurs autres, toujours plus loin. C’est alors que la mémoire lui revint entièrement, d’un seul coup. Il bondit par la porte patio, descendit les escaliers en faisant des bons de géants, puis, une fois sur le trottoir, se mit à courir, pourchassant l’homme qui lui avait donnée sa fille et cet horrible chapeau, faisant japper dans son sillage tous ces chiens excités.

24 heures plus tôt.

Hugues parvenait mal à sortir du cauchemar qui trompait son sommeil. Au loin, là où il y a la croix du Mont-Royal, il voyait des silhouettes

d’homme grimper sur celle-ci, puis lâcher prise. Leur corps tombait plus lentement qu’ils n’auraient du, puis dans leur chute ils se transformaient en oiseaux, puis partaient tous à planer et à voler en direction du Stade Olympique. Intrigué, Hugues se mettait à courir en direction du Mont-Royal. Il courrait vite, beaucoup trop vite, passant sans problèmes entre tous les véhicules qui s’interposaient. Puis il arrivait au pied de la croix, et des centaines d’hommes continuaient leur manège. Ces hommes-oiseaux s’envolaient littéralement au dessus de sa tête dans un caquètement

de moineaux trop gros. Ne pouvant résister à cet appel, Hugues grimpait à son tour, puis se lâchait. Mais il ne se changea pas en oiseau, et frappa le sol à toute vitesse. Au moment où son corps allait se fracasser sur la dalle de béton servant de pied-d’estal à l’immense croix de fer, le parquet de prélart lui asséna une claque en plein visage. Se réveillant en sursaut, il prit quelques secondes pour réaliser que les dernières minutes n’étaient en fait que le fruit de son imagination. Il regarda l’heure sur le réveil matin, et les chiffres bleutés lui indiquèrent qu’il était presque l’heure de se lever.

Hugues ajusta son pyjama, se releva, ankylosé par cette nuit de sommeil agité. Dans le lit, Ursula dormait encore, ses longs cheveux blonds fins et étalés formant une toile magnifique sur son oreiller. Hugues se pencha et embrassa délicatement le front de sa femme. Puis il sortit de la

chambre, pris une douche après avoir démarré la cafetière. Les cheveux encore un peu humides, il s’assit dans le solarium et but son café très lentement. Il regardait le cadre avec sa photo de mariage. Il n’avait alors que dix-huit ans, elle en avait le double. Cela ferait dix ans dans une semaine qu’ils s’étaient mariés, et il songea qu’elle n’avait pas vieilli d’une seule ride depuis le jour merveilleux de leur rencontre.

Hugues en était à ses pensées quand une gorgée du chaud liquide décida qu’il en était assez. Insidieuse, elle bifurqua volontairement, s’engageant tout droit dans la trachée. Le résultat ne se fit pas attendre. Le corps d’Hugues fit un bond, son dos se plia, et il se mit à tousser et à cracher, la gorge brulée par cette tromperie du breuvage couleur moka. Mêlé au crachat de café et de salive, un mucus épais, indicateur d’un rhume qui ne tarderait pas à se manifester. Après quelques efforts respiratoires, Hugues reprit le contrôle de son diaphragme, et observait, intrigué, le dégât qui gisait par terre. Il se frotta la gorge, puis chercha instinctivement un papier mouchoir pour terminer le travail de dégagement de ses voies respiratoires. Il n’y en avait pas, naturellement, dans la maison. Il retourna donc à la salle de bain et déchira trois longueurs de papier hygiénique qui furent suffisant pour accomplir la tâche.

C’est alors qu’Hugues se rendit compte qu’il ne s’était pas mouché depuis environ quinze ans. Aussi loin qu’il s’en souvienne, il n’avait jamais vu Ursula se moucher non plus. Il fit rapidement l’inventaire dans sa tête, et son calcul le stupéfia. Il n’avait jamais été malade depuis qu’il avait rencontré celle qui était devenu sa femme. Il ne se souvint pas s’être blessé non plus. Il n’avait jamais manqué le travail pour raison de santé. Cette pensée le préoccupa, et il chercha avec plus d’ardeur dans sa mémoire, mais en vain. Pour autant qu’il puisse se rappeler, il n’avait plus jamais été malade. Il trouva cela fort étrange, anormal même. Il eut une pensée pour son ami d’enfance qui avait toujours eu des problèmes d’articulations aux épaules. Il étira ses bras bien haut, cherchant à déceler ne serait-ce qu’un petit brin de tiraillement ou de fatigue. Nenni.

De plus en plus intrigué, il se demandait ce qui lui arrivait, subitement, de penser à cela. Était-ce vraiment possible d’être une dizaine d’année sans se blesser, sans contracter le moindre petit rhume? Et Ursula? Elle non plus n’avait jamais été malade?

À un coin de rue de là, un malfaiteur venait de défoncer la fenêtre du sous-sol d’un dépanneur. Faisant fi du système d’alarme qui réagissait à cette agression, le voleur sauta rapidement à l’intérieur, s’empara de deux boites pleines de cartons de cigarettes. Il refit le chemin inverse, repassa par le carreau de fenêtre, et monta rapidement à bord du véhicule volé conduit par son complice. Quittant les lieux à tombeau ouvert, la voiture crissa des pneus en tournant le coin de la rue juste devant le porche de la demeure d’Ursula et d’Hugues.

Ce bruit strident eu un effet instinctif sur le corps de ce dernier. Il se raidit, prêt à encaisser le choc du véhicule. Évidemment, celui-ci était déjà loin, et Hugues était toujours sain et sauf bien au chaud à l’intérieur. Mais ce réflexe eu comme conséquence de lui rappeler qu’il avait déjà été frappé par une voiture. Une voiture toute noire, conduite par des voleurs aussi.  Il ne se souvenait pas de grand-chose, ni même quand cela avait eu lieu. Des images défilaient à toute vitesse dans sa tête. Il lui semble que l’homme qui lui avait donné le chapeau était là et l’avait secouru. Oui. Le père de sa femme. Il ne l’avait jamais revu, pas même à l’occasion de leur mariage. Mais il lui semblait bien que c’est lui qui l’avait sauvé cette fois là.

De plus en plus confus, Hugues en vint à douter de sa mémoire. Il ne savait plus où donner de la tête, mais ces petits éclairs de souvenirs le tarabustaient. En y repensant bien, Hugues en venait à la conclusion qu’il était soit amnésique, ou alors que certains moments de sa vie avaient été effacé. Le fait qu’il ne se souvienne pas d’avoir jamais été malade agit alors comme un catalyseur sur sa détermination. Il marcha rapidement jusqu’à la cuisine, pris le hachoir à viande, posa sa main sur l’ilot, et se coupa le petit doigt d’un coup fort et sec. Il cria immédiatement de douleur, réveillant Ursula qui arriva à la hâte dans sa chemise de nuit. Du sang coulait jusque sur le sol, mais Hugues, d’un grand calme, pris de sa main droite la serviette à main près de l’évier et entortilla sa main blessée dedans. Puis, dans les cris confis d’Ursula, il prit une plume à bille et arracha un bout de papier du calepin d’adresse, près du téléphone, et se mit à écrire. Il alla serrer le papier dans le tiroir de sa commode, sous une paire de bas.

Malgré les protestations alarmées d’Ursula, il insista pour prendre une douche. Ursula s’habilla rapidement, soucieuse d’emmener Hugues à l’hôpital illico-presto. La douche chaude eut un effet apaisant sur Hugues, mais la cavité créée par l’absence du petit doigt continuait de déverser une grande quantité de sang. Dès que la buée eut envahie la salle de bain bien comme il faut, il sortit de la douche. Il n’eut le temps que de barbouiller quelques mots dans la buée du miroir, avant de se retourner et de s’effondrer en perdant conscience sur le plancher froid et mouillé de la salle de bain.

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About Denis St-Michel

PHP Team Lead at Vigilance Santé

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