L’homme au Fedora.

Voici la seconde partie de «Fedora». Pour voir l’origine de cette histoire et son évolution, voyez la démarche qui m’a poussé à l’écrire.


L’homme au Fedora.

C’était par un beau jour qui sentait bon l’hiver qu’Hugues, Charles et Patrice décidèrent de sécher leur cours. La neige des derniers jours avait annoncé la fin de l’automne et l’excitation qui précède l’arrivée de Noël était palpable chez tous les enfants. Tandis qu’une grosse Lincoln noire faillit les happer, les trois garçons se précipitèrent de plus belle, traversant la rue presqu’en sautant. Sitôt arrivé au trottoir, leurs trois paires de main se refermèrent sur la blanche pâte rendue collante par ce soleil encore marquant.

Le conducteur de la Lincoln fit un saut en entendant le choc de deux balles de neiges percuter sa vitre arrière, tandis que Patrice maugréait contre la douleur à l’épaule droite qui lui avait fait rater son tir. Pour le consoler, Charles lui envoya un bon coup directement sur sa blessure, le faisant lâcher un cri de surprise. Rapidement, Patrice bondit sur son ami, et en moins de deux les trois garçons étaient par terre, enchevêtrés les uns sur les autres dans un ramassis de mots répréhensibles qu’heureusement aucun adulte n’entendaient à l’instant présent.

Ils finirent par se relever et Patrice malaxa son épaule rendu raide et douloureuse par ce jeu. Un peu plus loin, une voiture klaxonna, tandis qu’un livreur à bicyclette lui envoyait un doigt d’honneur bien senti. Les trois enfants emboitèrent le pas au cycliste sur la rue Hadley, se dirigeant vers le parc où ils avaient bien l’intention de passer la matinée. La présence de deux camions de la voirie – et donc d’adultes-  près de l’entrée du parc les obligea à faire un détour par la rue Dubois, afin de pouvoir entrer par l’arrière du parc, là où il y avait les terrains de baseball.

 

Assis sur le banc supérieur d’une estrade de bois, les trois garçons ne disaient mots. Ils savaient que tôt ou tard leur petite escapade serait dévoilée. Et alors bonjour la colère des parents, les couvre-feux et les punitions. Mais en ce moment même, tout cela était loin, très loin dans l’ordre de priorité de leurs pensées. Ils échangèrent quelques blagues salaces sur Mlle Desjardins, la nouvelle institutrice qui avait des allures d’Audrey Hepburn. Puis Hugues, le plus âgé des trois, sortit de son blouson de cuir le paquet de cigarettes volé à son père, la veille au soir. Il l’ouvrit, sortit le carton d’allumettes qui était glissé à l’intérieur, et s’en alluma une. Il prit son temps avant d’en offrir une à ses camarades, qui l’imitèrent  hâtivement.

Ils prirent de longues bouffées, tous étendus sur le dos, le soleil en plein visage. La vie était belle se disaient-ils. Ils échangèrent sur un sujet puis sur un autre, pendant qu’à l’école les cliquetis des horloges suivaient inlassablement leur plan de match.

Un cri retentissant les sortit de leur torpeur emboucanée.  Non loin d’eux sur leur droite, une femme, probablement dans la vingtaine, se faisait littéralement tirer par le bras par un homme qui devait être son père. La jeune femme se débattait, mêlant des insultes et des cris à ses brusques mouvements pour se déprendre. Hugues, Charles et Patrice étaient maintenant redressés, curieux et surpris par cet étrange spectacle. L’homme semblait avoir une poigne de fer sur le mince avant bras de la femme. Celle-ci portait une robe longue et jaune, franchement coquette, mais peu appropriée pour cette saison. L’homme portait un Trench-coat gris, des souliers noirs cirés et impeccables. Il avait au bec un cigare Colt, à l’embout de plastique et au léger goût de raisin sec. Un fedora impeccable, couleur gris taupe complétait son accoutrement et lui donnait un air d’inspecteur de police. Il tirait sur la fille en faisant de grandes enjambées, tandis que les pieds de la jeune fille glissaient littéralement sur le béton du trottoir. Leur drôle de position, l’homme légèrement penché vers l’avant, trainant à charge la jeune fille qui elle était dangereusement inclinée vers l’arrière, aurait pu être comique, vaudevillesque, n’eut été du nombre incroyable de décibels émit par la gorge blanche et mince de la jeune femme.

Le père en eut assez et asséna une puissante claque du revers de la main au visage de la jeune femme. Celle-ci tomba, entrainant dans sa chute cet homme qui ne lui avait toujours pas lâché l’avant-bras. En un instant ils se retrouvèrent tous deux par terre, la robe jaune de la femme se souillant au contact froid et humide du trottoir.

Sans se consulter, les trois garçons sautèrent de leurs perchoirs et accoururent vers les deux protagonistes. Et tandis qu’Hugues tentait de dégager l’homme, Charles et Patrice essayait tant bien que mal de relever la jeune femme, qui hurlait maintenant de plus belle. Hugues, déjà bien costaud du haut de ses quatorze ans, finit par détacher l’avant bras de la femme de la main de l’homme, et d’un vif mouvement du bassin releva celui-ci et le remit sur ses deux jambes. Il gardait ses longs bras bien encerclés autour de sa poitrine, de peur que l’homme ne veule s’en prendre encore à la jeune femme.

Celle-ci, finalement relevée et flanquée par les deux autres garçons, regarda droit dans les yeux de celui qui semblait être son père. Elle se pencha, ramassa le chapeau de l’homme qui dans la bagarre avait chut sur le pavé, s’approcha lentement, puis du bout des doigts le remit sur la tête de l’homme. Elle recula tout aussi doucement, puis détourna les yeux pour regarder le visage de ses sauveurs. Lorsqu’elle croisa le regard d’Hugues, qui tenait toujours très fort l’homme, elle lui sourit à pleine dent et le remercia. Hugues en tomba immédiatement amoureux.

Une fois assuré que tous étaient revenus calme, Hugues lâche l’homme. Celui-ci se retourna, et le geste qu’il fit alors fut des plus étonnants. Il présenta sa main au grand garçon, l’invitant à la lui serrer en retour.  Il ne dit pas un seul mot en faisant cela, mais Hugues ressentit à l’intérieur que l’homme le remerciât de l’avoir empêché de commettre un acte irréparable.  Hugues serra vigoureusement la main de l’homme. Ce dernier ôta son chapeau de sa main gauche, et tandis qu’ils se relâchaient la main, il mit son chapeau sur la tête du jeune homme.

Puis l’inconnu, tête nue, se retourna pour regarder sa fille. Maintenant plus proche, Hugues pouvait mieux détailler l’apparence de la jeune femme. Vu de près elle semblait maintenant plus vieille qu’il ne l’avait pensé d’abord. Elle était peut-être dans le début de la trentaine, mais ses traits fins et légers lui donnaient malgré tout un air de jeune fille. Ses yeux semblaient tristes, ce qui allait sans doute de soi dans les circonstances. L’homme semblait chercher son approbation, ou l’éclat d’un accord tacite dans son regard. Mais la jeune femme tourna la tête, refusant de lui donner ce qu’il cherchait.

L’homme n’insista pas, lui tourna le dos, puis commença à marcher. Sa démarche était lente au début, tout le contraire du rythme qu’il avait quand il empoignait sa fille quelques minutes auparavant. Puis son rythme s’accéléra. Il remontait déjà la rue Dubois à une vitesse que son âge ne semblait pas permettre. Puis en moins temps qu’il ne fallait pour le réaliser, il tournait au coin de la rue Briand. Les jeunes garçons en avaient le souffle coupé. L’enchaînement des événements s’était produit si vite et cet homme qui courait plus vite qu’un sprinter les laissait perplexe. La jeune femme releva la tête et croisa à nouveau le visage du jeune adolescent qui aurait pu être son fils. Le coup de foudre les percuta de plein fouets, et à cet endroit du parc, au coin des rue Dubois et Eddy, il n’y eut qu’eux pour un instant.

Fedora à la tête, Hugues semblait être devenu adulte, tout d’un coup. Les épaules redressées pour paraitre plus grand, il s’approcha de la jeune femme pour se présenter convenablement. Elle s’appelait  Ursula, était allemande, et allait devenir sa femme dans quelques années, dans l’un des mariages les plus controversés de Montréal.

Patrice et Charles lorgnait le nouveau look de leur ami.  Ils se sentirent mal à l’aise, pas à leur place, et après de courtes salutations, s’engagèrent dans la ruelle Laurendeau, laissant Hugues et sa conquête en tête à tête.

Hugues avait chaud, plus par sa rencontre que par le soleil. Il marchait lentement en compagnie d’Ursula, qui tentait de lui relater les événements qui avaient conduits à l’épisode qu’ils venaient de vivre. Le front maintenant moite de sueur, Hugues enleva le chapeau, puis le tint à sa main. Au coin d’une rue, contournant un grand orme, Ursula retint son cavalier, se cola à lui et déposa sa tête dans le creux de son épaule. Pris au dépourvu, Hugues déposa timidement son bras sur le dos de la femme, et celle-ci, réceptive, se cala encore plus contre son torse. Fier de ce nouveau statut, le jeune homme laissa aller son large sourire jusqu’à l’épanouissement. Et lorsque de sa main gauche il voulut enfiler son nouveau chapeau, il eut tout juste le temps d’y voir à l’intérieur, écrit au feutre noir, « Merci Buddy. ».

Hugues ne put s’empêcher de penser qu’il s’agissait d’une très belle journée. Il calla son chapeau sur son front, et laissa le vent léger lui souffler au visage. Il caressa doucement les cheveux de cette femme qu’il ne connaissait pas, ne se doutant aucunement de la vie qu’il s’apprêtait à avoir à ses côtés.

Plus loin dans la ville, un homme d’un certain âge, tête nue,  courrait, courrait, contournant arbres et piétons avec l’agilité d’un félin et lorsqu’il fut enfin arrivé sur Côte-des-Neiges, il sourit vers le ciel, écarta les bras, et sans se soucier des regards portés vers lui cria haut et fort « Mission accomplie! Mission accomplie! », en tournant sur lui-même.

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PHP Team Lead at Vigilance Santé

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