La meute – jour 7 et conclusion: La malédiction du moulin Chesniers.

Voici la septième et dernière partie de ce récit! Si vous avez manqué le début, pas de panique! Il est juste ici: La meute – jour 6: Les malheurs de Sophie.

1810. En une chaude journée d’automne, Hubert Chesniers fils revenait du bois avec son chien, un magnifique Terrier de quatre ans, tenant à la main trois grasses perdrix. Hubert Chesniers, père, le suivait quelques dix mètres derrière, les mains également pleines de ces savoureux volatiles.

Le plus jeune des deux Chesniers remarqua quelques pistes, s’accroupit, puis héla son père. Celui-ci s’accroupit aux côtés de son fils, puis releva les empreintes du loup. Cela faisait plus d’une semaine que ce loup rodait par ici. À en juger par la taille de ses empreintes, anormalement grosses, ce devait être un vieux loup, probablement chassé de sa meute à cause de son âge. Un loup âgé et seul a peu de chance de subsister. La force du loup est sa meute. Laissé à lui-même, il ne peut espérer chasser de grandes proies. Ce vieux loup rôdait donc depuis quelques temps aux abords de la ferme.

Sans doute avait-il essayé sans succès – il était peut-être blessé – de creuser sous le poulailler ou de traverser l’enclos des moutons. A deux reprises, en pleine nuit, entendant le bruit d’affolement de ces bêtes, Hubert père était sorti mais sans jamais avoir réussi à tirer sur le loup. Ce vieux loup devait avoir l’habitude des être humains, puisqu’il déjoua sans problème chacun des pièges qui lui étaient destiné. Hubert rageait de s’être fait duper ainsi par le compagnon du diable. Et les empreintes fraiches qu’il examinait avec son fils ne faisaient que lui rappeler son échec. Il se signa, caressa un moment les cheveux bouclés de son fils, puis entra dans la chaumière d’un geste vif.

« Le loup est revenu. » Sa femme sourit en réponse à cette affirmation, l’embrassa docilement et lui demanda de laisser cette pauvre bête tranquille. Hubert fils, lui, était plutôt de l’avis de son paternel, et souhaitait ardemment participer à sa première chasse aux loups.

Le repas fut servi, chaud et odorant. Le logis sentait bon la soupe chaude, et plus tard, la chair gouteuse des perdrix viendrait leur fondre sous la langue.

Hubert et Hubert sortirent ensuite afin de s’afférer aux différent travaux de la ferme. Véritable copie conforme de son père, Hubert fils n’avait que sept ans, mais il était déjà habile, aguerri et indispensable à la ferme. Malheureusement pour lui et sa famille, sa mise au monde fut si pénible que sa mère faillit en mourir. Et bien qu’à cette époque il fut mal vu pour un curé d’absoudre une femme mariée, une exception fut faite pour cette épouse, et elle lui en fut éternellement reconnaissante.

Si reconnaissante en faite, qu’elle prenait même plaisir à contenter son excellence à l’occasion, lorsque sa condition de messager de Dieu devenait trop lourde pour son enveloppe charnelle d’homme de la terre. C’est ainsi que de rendez-vous en rendez-vous les deux amants se voyaient en cachette et s’éprenaient l’un pour l’autre. Sa condition à elle ne pouvait mieux s’y prêter. Devenue stérile par la rudesse de son accouchement, elle ne risquait pas de mettre au monde le fruit de cette union illicite.

Ce qu’elle ignorait cependant, c’est que le curé s’en était épris à un tel point, qu’il était prêt à renier Dieu pour se retrouver avec elle. Combien de fois avait-il souhaité la mort de son mari. Rêvassant ainsi à son rôle de sauveteur, emmenant cette pauvre femme vivre avec lui au presbytère. Modèle de vertu, il regardait la croix du Saint-Christ, et faisait voleter sa cordelette par dessus son épaule jusqu’à ce qu’elle lui entaille la peau. Il récitait ensuit un Notre-Père, priant le grand créateur de ne pas le laisser succomber à ces tentations.

Mais l’enveloppe corporelle est bien peu résistante face aux artifices du Malin. Et ce qui devait arriver arriva. Le trente-et-un octobre de cette même année, trois semaines seulement après qu’Hubert Chesniers fils ait montré les pistes du loup à son paternel, le curé rendit visite – une visite de routine – aux Chesniers. Il trouva la maison vide,  ce qui n’avait rien d’inhabituel en cette période automnale. Il contourna le petit bâtiment et se dirigea vers le moulin qui surplombait la petite colline au bout du champ, près de la rivière. Arrivé sur les lieux, il y vit  sa maitresse puisant de l’eau près de l’auge du moulin.

Comme il la trouvait jolie ainsi. La chaleur exceptionnelle des dernières semaines se poursuivait, et bien que décemment habillée comme les convenances l’exigeaient, l’épouse Chesniers était vêtue plus légèrement qu’à l’accoutumée. Sur ces cheveux défaits traînait un fichu tout aussi défait. Sa fine chemise de lin, au col échancré laissait paraître un échantillon de gorge blanche. Ses bras fins et soyeux dépassaient allègrement de ses manches relevés. Et tandis qu’elle soulevait sa bassine pleine d’eau limpide et que le fruit de quelques éclaboussures perlait sur sa peau, notre bon curé perdit tous ses moyens. La femme aperçut soudain son amant du coin de l’œil. Elle tourna la tête, plissa légèrement les yeux sous la luminosité du soleil qu’elle avait en plein visage, puis sourit d’un sourire sincère à la robe noire qui déjà courait vers elle.

Ils coururent ensemble jusqu’à la porte du moulin puis s’y engouffrèrent, se tenant encore par la main. Et tandis qu’ils s’ébattaient ainsi, le curé n’en pu plus, et souhaita avoir un enfant avec cette femme. Son message fut entendu, et le pacte, dans son cœur, fut signé au plus profond de ses entrailles.

Vint alors le loup. Un immense loup noir comme le charbon, plus grand qu’un poney. Le loup s’avança, fit le tour du moulin, trouva la porte et y entra. La bête se mît devant le curé, et celui-ci lui sourit. La femme ne l’aperçut point, toute bousculée qu’elle était par l’ardeur ainsi renouvelée du serviteur de Dieu. Et alors le grand loup noir se joignit à leur ébats, et ils forniquèrent ainsi tous trois, et ils procréèrent par l’entremise du Malin. Et lorsque le loup eut finit de prendre la femme, il lécha le visage du curé, comme l’aurait fait le meilleur ami de l’homme.

Le loup s’était éclipsé, et les deux amants reprenaient leur souffle. Jamais auparavant ils ne s’étaient ébattus de la sorte, et pas une fois ils n’en avaient retiré autant de plaisir. La jeune femme semblait fatiguée, agacée. Elle voulut se relever mais s’effondra en se prenant le ventre. Une douleur aiguë lui poignarda les entrailles. Elle se mît à haleter en prenant son ventre à deux mains. Paniqué, le curé craignit que ses cris n’attirent l’attention, ou pis, que son mari n’arrive et les découvrent ainsi. En moins de temps qu’il ne fallut au curé pour se rhabiller, l’épouse Chesniers accouchait, dans le moulin, et rendit l’âme dans l’effort.

Le curé vit le fruit de ses entrailles sur la paillasse. Il était noir – comme le charbon – et difforme. En moins d’une minute, devant le visage hagard de l’homme de foi, l’enfant mi-homme mi-loup se mît à quatre pattes et sortit du moulin. À moitié habillé, le curé se précipita derrière lui, avec la ferme intention de l’attraper puis le noyer dans la rivière. Mais il s’arrêta net sur le seuil du moulin. Papa et bébé loup étaient tous deux assis et le fixaient dans les yeux. Leur regard était neutre, et il se sentit alors bien niais.

Désespéré, ayant perdu tout ses moyens, le curé n’eut qu’une seule idée pour mettre fin à cet horrible cauchemar. Il fit volte-face, pénétra à nouveau dans le moulin. Il lança sa cravache par dessus une poutre, et dans son énervement il dût s’y prendre à trois reprises. Puis il sauta sur le bord d’une planche, s’installa comme il se doit, puis se pendit. Et tandis que ces yeux exorbités allaient s’éteindre à jamais, la dernière image qu’il eut en tête fut celle du grand loup noir et de son rejeton. Et le grand loup le dévisageait. Et le grand loup lui souriait. Et le grand loup lui souriait. Encore.

 

Le mari cocu trouva sa femme morte dans le moulin, mais nulle trace du pendu. Les empreintes canines ne laissaient aucun doute dans son esprit quant à l’origine du meurtrier. Le visage baigné de larmes, le fusil à l’épaule, le mari sorti en courant et suivi les pistes du loup.

 

Pour ce qui est du curé, bien naïf et sot est celui qui croit pouvoir pactiser avec le Diable et s’en sortir avec un suicide. Le Malin décrocha le défroqué, le remmena à la vie et le fit loup  dans un corps d’homme, à l’instar de son fils. Et tous trois entreprirent dans la campagne québécoise la longue tâche de bâtir leur meute. Et ils avaient déjà une petite idée de leur prochaine victime…

 

// fin

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3 responses to “La meute – jour 7 et conclusion: La malédiction du moulin Chesniers.”

  1. Somphong says :

    Excellent mon Denis! Si tu décide d’étoffer l’histoire ou d’en écrire plus, c’est sûr que j’veux lire ça!

  2. Gabriel Henry says :

    C’est vraiment trop bon comme histoire! C’est vraiment ce genre que j’aime. Félicitation, c’était tout simplement génial!

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  1. De la nécessité de réécrire « chapitre/un - 12 janvier 2012

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