La meute – jour 6: Les malheurs de Sophie

L’aventure du détective LaGendron est presque terminée! En attendant, si vous avez manqué le début, il est ici: https://chapitreun.files.wordpress.com/2010/10/300_wolf.jpgindex.php/2010/10/la-meute-jour-1-macabre-decouverte/

Personne ne savait que Sophie était enceinte. Lors de sa mort à cinq cent pieds à peine dans les airs, au moment même où son cœur flanchait, son bas ventre déversait dans les couvertures qui l’enveloppaient un flot visqueux et odorant, un mélange organique dans lequel nageait encore le foetus. Officiellement, l’on ne pouvait statuer que ce fut cet avortement naturel qui avait tué la jeune femme. Mais son horrible cri de mort avait causé l’accident d’hélicoptère. À Montréal comme à Québec, la presse tendit l’oreille sur cette histoire, et ne tarderait pas à en savoir davantage.

Écarquillant les yeux, le médecin légiste n’eut pas à chercher bien loin pour faire comprendre son trouble à l’inspecteur LaGendron. S’il est vrai qu’une image vaut mille mots, aucun ne venait à la bouche du sergent-détective. Devant lui, la masse noirâtre et humide ne correspondait pas à l’image qu’il s’était fait d’un fœtus. Il sortit de la poche de son veston une barre Mars, la déballa et l’avala en deux bouchées. Tournant d’un pas lent autour du plateau de métal, il ne pouvait s’empêcher de songer, non sans un peu d’humour noir, à quel point l’expression « fausse couche » était approprié en de pareilles circonstances. Le minuscule corps, tout replié sur lui-même, avaient les mêmes caractéristiques physiques que le géant de la photo et le chasseur suicidé. Déjà les poils de son postérieur recouvraient une partie de son minuscule organe géniteur.

Il ordonna à tous les  membres de l’équipe de continuer leurs recherches en bureau. Pour le moment il n’était pas question de retourner immédiatement sur les lieux. Après la découverte de Sophie, meurtrie et agressée, l’on avait demandé des renforts. L’on avait ratissé un immense secteur de plusieurs kilomètres aux alentours du chalet de Simone Van Broonberg et de la rivière. LaGendron savait dans son fort intérieur que cette battue ne servait à rien. L’on ne trouva effectivement aucun indice, pas même un animal sauvage ou quelques pistes qui auraient pu laisser quelques traces des événements fraichement survenus.

Le sergent-détective passa la journée au laboratoire d’expertise afin d’en savoir davantage à la fois sur le fœtus, sur Sophie et sur le suicidé. Or, il apparut que le fœtus avait un ADN identique au génome humain à 99,0% seulement. Une différence d’un pour-cent qui se voulait énorme. La bonne nouvelle fut que Sophie ne partageait aucune de ces anomalies génétiques. LaGendron en fut soulagé. Une étude plus poussée du fœtus révéla qu’il devait être âgé d’environ vingt-huit semaines. Ce qui causait problème puisque Sophie ne présentait pas  la typique bedaine des femmes enceintes. Une fouille de son casier au vestiaire de la S.Q. révéla de plus une boite de tampons entamée, ainsi qu’une facture datée de deux jours à peine, où figurait ces mêmes tampons…

Sophie s’apprêtait à suivre ses collègues lorsqu’elle eut l’idée de saisir sur pellicule cet endroit où ils s’étaient rendus. La luminosité était idéale, elle savait s’orienter en forêt, et n’en aurait que pour quelques minutes. Elle ralentit le pas au moment de ces réflexions, se tourna et sortit son appareil photo. Elle se rapprocha encore un peu de la rivière et commença à prendre quelques clichés.

C‘est en ajustant l’objectif de son appareil qu’elle aperçut le géant. Complètement paniquée, elle tenta de crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Elle voulu prendre ses jambes à son coup, mais elle en fut incapable. Ses yeux ne pouvaient se détacher de ceux qui la fixait de l’autre côté de la rivière. Tout comme les marins grecs de l’Antiquité étaient charmés par le chant des mythiques sirènes, elle se surprit à éprouver du désir pour cet homme, qui n’en était pas un. Entièrement hypnotisée, presque dans un état second, elle lança  son appareil photo dans l’eau, se dévêtit et s’offrit entièrement à la créature.

Celle-ci se mît à quatre pattes, et s’élança à travers la rivière, traversant à un endroit où le cours était à son plus bas niveau, si bien qu’elle n’avait de l’eau qu’à la mi-jambe. Sa course était naturelle, aisée, telle celle d’un chien ou d’un loup, et elle fut bientôt rejointe par plusieurs autres, sortie de la forêt à sa suite, et qui se précipitaient avec la même aisance. Tous se mirent à tourner autour de Sophie, comme dans une lugubre sarabande. Certains étaient à quatre pattes, d’autres debout, d’autres enfin dans une posture hybride qui n’était pas sans rappeler celle des chimpanzés. Sophie les regardaient, et les trouvait beaux. Elle les voulait tous, elle voulait les rejoindre, déambuler comme eux. Des grognements inhumains, des cris, des sons de hurlements lui tapaient les oreilles, et quelques centaines de mètres plus loin, aucun de ses collègues n’entendait autre chose que le bruit du froissement de l’herbe et des branches. Un à un ils la prirent, le géant en premier. Sophie se laissa faire, volontaire, complètement conquise.

Pour un moment, elle eut l’impression de faire partie de la meute, d’être comprise, de les comprendre en retour et plus rien n’avait d’importance. Elle resta à quatre pattes, les renifla, tourna avec eux. Elle crut même s’entendre grogner mais n’en était pas certaine. Et tandis qu’elle se laissait prendre à nouveau par le géant, elle prit conscience que tous forniquait entre eux, se chevauchant les uns les autres, sans retenue. Et au moment où elle sentit la créature jouir en elle, elle releva la tête et réalisa qu’on l’observait. Elle n’était plus auprès de la rivière et ne pouvait s’expliquer comment ni pourquoi. Devant elle, le chalet, et à la fenêtre, une vieille femme qui les regardait, les yeux exorbités, la bouche ouverte, criant si fort que son cri d’épouvante traversait sans peine les murs de sa demeure. Sophie nageait tellement dans son état second, qu’elle fut ravi d’avoir ainsi une spectatrice. Et tandis qu’un autre la prenait sauvagement, elle arqua son dos et sourit d’un air malin à la vieille femme, qui rendit l’âme sur le champ.

Puis le géant s’installa près d’elle et chassa les autres qui retournèrent docilement vers la forêt. Elle se lova près de lui, amoureuse, et s’endormit rapidement. En réalité les derniers événements ne s’étaient pas étendus sur plus d’une demi-heure, mais à son réveil, elle avait l’impression d’avoir dormi deux jours. Reprenant conscience sur ce qui venait de se passer, ne sachant plus trop si elle avait halluciné ou rêvé seulement, elle voulut appeler à l’aide. Mais tout ce qui sortit de sa gorge asséchée fut un genre de grognement, tout ce qu’il y a de plus surnaturel. Elle essaya à nouveau. Cette fois ce fut un son guttural qui lui donna froid dans le dos. Elle persista une autre fois, puis une autre. Aucun son intelligible ne pût sortir de son corps décharné. Elle traversa la rivière du regard dans l’espoir d’y voir le géant. Mais seuls les arbres accueillirent sa vision. Fatiguée et lasse, elle vit alors sa propre nudité et ce sang qui lui coulait sur les cuisses. Elle se mît néanmoins en marche vers le chalet, se demandant encore comment elle pourrait expliquer la perte de sa voix et son corps entièrement dénudé et violenté.

Mais elle n’eut pas à se torturer l’esprit bien longtemps. A l’intérieur de son ventre, la fusion biologique avait entamé son travail, à une vitesse vertigineuse.  Elle commença à se sentir faible, puis, après environ dix minutes de marche, elle abdiqua, et s’effondra par terre. Un autre dix minutes et ses collègues la retrouverait ainsi, nue et détruite.

Mais ce sixième jour de l’enquête ne fut pas marqué uniquement par la mort de Sophie, l’apparition du fœtus ou l’analyse de l’ADN du chasseur. C’est aussi en cette journée que les médias prirent vraiment possession de l’ensemble de l’histoire. Le petit village fut rapidement submergé par des camions de reportages, des journaux à sensations, des équipes de la BBC tout comme de CNN. Et les jours qui suivirent furent salvateur pour les deux seuls B&B à des kilomètres à la ronde.

C‘est que voyez-vous, en après-midi, LaGendron se ravisa, et reparti avec toute son équipe au chalet de Simone Van Broonberg. Les deux maitres-chiens les accompagnaient à nouveau. Tentant de laisser de côté ses superstitions de catholique pratiquant, il voulait découvrir tous les indices possibles qui lui permettraient d’établir les circonstances de l’agression de Sophie. Prenant place à l’intérieur de son véhicule, il réfléchit à cette route sinueuse et mal balisée qu’il devrait emprunter encore une fois. Cet endroit était si loin. En joignant la rampe d’accès de l’autoroute, il omit de surveiller son angle mort. Le klaxon d’un automobiliste le sortit de ses songes, et il adressa une courte prière à Dieu, lui demandant de lui donner le courage de se sortir de cette enquête au plus vite. Il était las, fatigué. Et au plus profond de sa foi, les doutes quant aux origines du bien et du mal, du Malin et du Sauveur, grugeaient encore un peu plus sa capacité de jugement et son intégrité de fidèle.

Son équipe et lui prirent donc le même chemin que la veille, se dirigeant vers la rivière. Et voilà que l’homme nu et sa meute les attendait. L’homme nu savait bien qu’il reviendrait, lui, ce catholique invétéré. Et l’homme nu avait soif de victoire sur ce Dieu ingrat que vénéraient les mortels. Et il en avait marre de se farcir des chasseurs. Il était temps pour lui et les siens d’agrandir la meute. De diversifier un peu le menu. Et il savait bien que même cet homme, LaGendron, ne pourrait lui résister. Et cela l’excitait. Il traversa lentement la rivière, presqu’au ralentit, devant ces hommes figés, incapables même d’appuyer sur la détente de leurs armes. Ils étaient tous là, muets, estomaqués, le pistolet à la main, mais immobiles. À l’intérieur de leur tête résonnaient des mots qu’ils ne comprenaient pas, presque comme un chant slave d’une époque éloignée.

Ils avaient peur face à l’improbable, mais se sentaient tout à la fois étrangement bien, apaisés et rassurés. Les chiens qui les accompagnaient étaient d’un calme inimaginable, et sans même se concerter, leurs maîtres les détachèrent. Ils coururent jusqu’à l’homme nu, qui leur caressa la tête d’un geste impérial. Puis les chiens s’assirent près du géant, l’air satisfaits. Le géant regarda LaGendron dans les yeux. Celui-ci tenta de les fermer, mais sentit le vide à l’intérieur de lui. Il en était certain maintenant, le Père, le Fils, l’Esprit-Saint et tous les anges l’avaient abandonné. Il baissa le regard. Le géant rit bruyamment. Et le reste ne fut qu’une immense partie de plaisir.

On les retrouva le lendemain, par hélicoptère. Auprès du ruisseau, la scène avait toutes les apparences d’un suicide collectif. Chaque corps gisait là, en cercle, nu, le pistolet encore à la main, une balle en moins, la douille par terre près de la tête. Jamais dans les anales de la police, ici en Amérique du nord, en Europe ou même en Asie, n’avait-on assisté à une telle désolation. Personne ne fut témoin de ce qui se passa. Tout comme Sophie le jour précédent, chacun des policiers n’avait pu résister au pouvoir enchanteur du Malin. C’est de leur plein gré qu’ils se sont donné à lui. Au sortir de leur état de transe, constatant sur les uns et les autres les marques de leurs sévices, incapables d’imaginer vivre avec le poids de cette terrible expérience sur leurs épaules, ils regardèrent LaGendron. Peut-être espéraient-ils quelque réconfort de sa part. Mais cet homme était vidé de toute émotion. La pensé des actes qu’il venait de commettre le fit vomir. Il regarda vers le ciel et n’y trouva personne. Il n’eut même pas le courage de regarder les autres policiers qui l’accompagnaient. Il prit son arme de service, l’appuya contre sa tempe, et mit fin à ses tourments. Il n’en fallait pas plus pour que tous en fasse autant.

L‘affaire fit du bruit. Beaucoup de bruit. Vincent, qui, à cause de ses blessures n’avait pu accompagner ses acolytes, était le seul membre de l’équipe survivant. Il dût travailler d’arrache pied pour refuser toutes les demandes d’entrevues des différents médias. Demain, cela fera deux ans que Simone Van Broonberg aura été retrouvée morte, assise devant sa fenêtre. Et les médias n’ont jamais relâchée l’affaire depuis. Un nombre record de policiers ont été affectés à cette enquête, et bien qu’il n’ait ni l’ancienneté ni l’expérience, Vincent est considéré comme la pièce clé de cette équipe. Cependant aucune autre apparition ne surgit sur les photos prises depuis ce temps. L’on ne retrouva pas d’autres traces, et aucun autre chasseur ne disparu. Mais l’enquête est toujours ouverte. Et Vincent en fait une affaire personnelle.

Ne manquez pas la conclusion de cette histoire, demain, dès 8h00 am!

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About Denis St-Michel

Sympathique gaillard, programmeur et écriveux à temps perdu ;-)

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