La meute – jour 5: Équipe réduite.

Ce chapitre constitue le cinquième jour de l’enquête du sergent LaGendron concernant la mort suspecte de Simone Van Broonerg. Si vous avez manqué des épisodes, rendez-vous au début pour reprendre le fil de l’histoire : https://chapitreun.files.wordpress.com/2010/10/img_91291.jpgindex.php/2010/10/la-meute-jour-1-macabre-decouverte/.

 

Il approchait minuit lorsque Vincent et LaGendron rentrèrent au quartier général de la SQ, les traits tirés, l’air absent. Ils n’avaient pas échangé un mot sur tout le chemin du retour, et n’avaient pas plus remarqué que la lune était, encore, anormalement pleine – c’était le troisième jour consécutif qu’elle se refusait à diminuer. Seul leurs regards s’était croisés à une ou deux occasions, mais sans qu’aucun n’osent exprimer à voix haute ses pensées. Maintenant, la lumière des gyrophares qui les avaient suivis sur quelques kilomètres se perdaient sur leur droite. La loi ne permettait pas d’arrêter un homme parce que son poil pubien est trop fourni. La loi ne permettait pas de tuer un homme sous prétexte que ce n’en est pas un. Aucune loi n’a jamais été pensée pour de telles circonstances. Mais parfois l’homme lui-même trouve la force de régler ce qui est contre nature, lorsqu’il en est conscient et qu’il ne peut simplement pas l’accepter.

Ils quittèrent rapidement le bâtiment gouvernemental, toujours sans échanger un mot, chacun se demandant si l’autre allait être là le lendemain. Et leur nuit fut peuplée de mauvais rêves. Mais le matin suivant,  ils étaient tous deux fidèles au poste pour le meeting organisationnel. Le visage pâle et fatigué, les yeux cernés, LaGendron jeta un regard circulaire sur l’ensemble de l’équipe, pris une grande respiration et expliqua les derniers événements. Il offrit ensuite la possibilité à chacun de se retirer du dossier s’il en avait envie. Aucun n’accepta cette offre, et cela lui donna du courage.

Ne sachant plus exactement par où commencer, LaGendron décida d’y aller par ordre chronologique et expliqua le nombre incroyable de disparitions de chasseurs survenus dans les environs depuis un demi-siècle. Cette révélation suscita l’étonnement et l’intérêt autour de la table. Vincent pris la parole et ajouta qu’aucune disparition n’avaient eu lieu qui n’impliquait pas des chasseurs. Cela n’était peut-être pas très surprenant compte tenu de la nature de la région; l’on imaginait mal que quelqu’un puisse simplement se balader dans ces bois comme ça tout bonnement.

Mais le point saillant fut sans contredit le récit de la rencontre avec le rescapé de l’orage. Les deux policiers avaient un mal fou à relater avec précision les événements survenus une fois qu’ils étaient entrés chez l’homme. C’est avec force humilité qu’ils précisèrent que c’était la peur qui les avait fait dégainer leurs armes.

Leur récit pris une tournure plus intéressante lorsqu’ils racontèrent que l’homme ne semblait nullement inquiet de les voir arriver chez lui. Il les invita même à passer à la cuisine, enfila nonchalamment une robe de chambre, (plus par convenance que par pudeur, selon Vincent) et leur servi du café. En réponse à leur interrogation, l’homme leur expliqua que sa pilosité pubère était un trait génétique unique à cette région. Une anomalie d’un gène, une contorsion absurde d’un tronçon d’ADN dont lui, ses cousins et plusieurs parents avaient hérités de mariages consanguins vieux de plusieurs siècles. Certains sont poilus des jambes, d’autres de  la poitrine, d’autres enfin… du milieu.  Il semblait évident aux deux policiers qu’il ne s’agissait là que d’un faux-fuyant improvisé. L’individu leur mentait et s’enrouillait dans ses mensonges. Il baissait le regard. Mais au moins il ne ricanait plus.

Lorsqu’il fut questionné au sujet de Simone Van Broonberg, il se racla la gorge et eut l’air mal à l’aise. Il ne connaissait pas cette femme, mais il se dit désolé de son sort. Lorsque Vincent révéla quelques détails sur les circonstances de la mort de cette dernière, LaGendron se mordit la lèvre, prenant une note mentale de rappeler à son jeune subordonné l’importance de ne pas en divulguer plus qu’il n’en faut.

Puis, droit au but, LaGendron avait montré le cliché sur lequel on croyait qu’il apparaissait. Les deux policiers s’attendaient évidemment à ce qu’il déclare tout ignorer de ce géant et de ce chasseur lové contre lui. Mais à leur grande surprise, l’homme n’en fit rien. Son visage changea radicalement. Était-ce de la peine que l’homme ressentait en ce moment? Du regret? Vincent le fixait des yeux, et devant ses collègues autour de la table de réunion, le lendemain matin, il estimerait que c’était de la nostalgie, de l’amertume que le visage de cet homme exprimait.

Puis l’homme regarda les deux policiers dans les yeux, et déclara d’un ton monocorde que c’était bien lui sur la photo, l’homme dont on ne voyait pas le visage. Comment cela était possible, il n’en savait rien. Il le savait, c’est tout.  À partir de ce moment son attitude changea à nouveau. Son visage sembla s’enflammer, il devint rouge de colère. Mais ce qui laissa les deux policiers le plus perplexe est qu’il se mit à hausser le ton, à parler tout en criant. Mais rien d’intelligible ne sortait de sa bouche hyperactive.  L’homme parlait une langue qui leur était totalement inconnue, et dont les mots semblaient émaner du fond de la gorge. Se rappelant rapidement son adolescence, Vincent se remémora ces disques de musique métal qui étaient parfois joués à l’envers, et dont les paroles ainsi inversées étaient attribuées à Satan lui-même. C’était tout à fait la même sonorité qui émanait de cet homme en ce moment précis. Devant l’insistance des deux policiers pour le calmer, il se mit à rire à gorge déployée, et continuait son charabia tout droit sorti d’un autre monde. Puis, l’homme s’arrêta net, et tomba lourdement assis sur sa chaise. Son visage était à nouveau apaisé, presque triste. Complètement figé, LaGendron, pour l’une des rares fois dans sa vie, se sentait impuissant, paralysé par le troublant spectacle auquel il venait d’assister. Puis l’homme s’excusa – cela semblait sincère – en précisant qu’il ne se sentait pas bien et qu’il devait aller à la salle de bain. Les deux policiers le suivirent du regard, encore figés par la peur,  jusqu’à ce qu’il referme la porte derrière lui. Quelques secondes  plus tard, à peine, la détonation assourdie toute la maison.

Saisis par ce bruit soudain, et dégainant une fois de plus leurs pistolets, les deux policiers crièrent et ouvrirent la porte des toilettes tout en se couvrant mutuellement, parés à toutes éventualités. Leur soupçon était confirmé. Quel gâchis. Les murs entiers étaient recouverts de sang. Des morceaux de la  cervelle de l’homme gros comme des raisins glissaient du mur lentement vers le sol. Leur texture sanguinolente laissait des trainées plus pâles dans la rougeur des taches de sang, au fur et à mesure qu’ils succombaient à la gravité terrestre. Le chasseur n’avait pris aucune chance, la pointe du canon de son .12 directement orienté entre ses deux yeux. Le mort n’avait plus rien à dire.

 

Tous autour de la table étaient perplexes. Ils savaient qu’il n’y avait personne à part eux lorsque Sophie avaient pris les clichés des empreintes de pieds sur le sol boueux. À cet effet d’ailleurs, le labo en avait conclu que les empreintes de pas, analysés à partir des photos et des moulages en plâtre ne correspondaient pas exactement à des empreintes humaines. A ce stade, aucun membre de l’équipe n’en sembla surpris. Les phénomènes paranormaux des derniers jours laissaient LaGendron dérouté sur la marche à suivre à partir de maintenant.

Le point de départ de cette nouvelle journée semblait toutefois être la dépouille du suicidé. L’on ordonna une analyse d’ADN sur le corps, ainsi qu’une analyse morphologique poussée. Pour une troisième journée consécutive, des recherches auraient lieu aux abords du chalet de Simone Van Broonberg et plus avant dans la forêt. Cette fois-ci l’équipe entière se rendrait sur les lieux et resterait groupée, et serait complétée par deux maîtres-chiens et leur fidèles compagnons.

 

L‘on réexamina avec attention les différentes pistes et empreintes. Les deux chiens ne semblaient nullement s’intéresser aux empreinte, et ceci ne fit rien pour rassurer LaGendron.Il y avait eu beaucoup de piétinements circulaires, beaucoup de va et vient. Tandis que les deux maîtres chiens s’avançaient davantage dans le boisé, Vincent et LaGendron tentaient de déchiffrer la signification des empreintes. Elles semblaient provenir d’un bosquet à quelques mètres, mais se perdaient dans la végétation. LaGendron fouilla dans sa poche et en ressortit le premier cliché, celui qui avait été pris de l’intérieur du chalet. On y voyait le géant, avec son sourire morbide, pointer derrière lui en direction de la forêt. Rassemblant toute l’équipe, il fut décidé de marcher en ligne droite dans la direction qu’indiquait le trépassé sur la photo.

Leur progression était lente, la forêt devenant de plus en plus dense. Les chiens, d’abord calme et méthodiques, montrèrent des signes de nervosité au dur et à mesure qu’ils avançaient. Après environ une heure de marche, ils commençaient à entendre à proximité le bruit d’un cours d’eau, dont le courant ne semblait pas très fort. La couverture feuillue s’éclaircit graduellement, et ils débouchèrent sur une clairière qui se terminait sur les berges  de cette petite – et charmante – rivière. Aussitôt les bêtes se calmèrent, et prirent une posture aimable, signifiant à leur maître qu’ils ne ressentaient aucun danger, aucune odeur suspecte ou énergie négative. L’un des deux chiens se permit même de se rouler sur le dos, acte qui en temps normal n’était pas toléré de la part de son dresseur. Personne n’osait contredire la tête pensante du groupe, mais lui-même comprit qu’il venait de perdre un temps précieux. Il ordonna que l’on rebroussât chemin, faisant son mea-culpa sur cette infructueuse entreprise. Il n’y avait rien ici qui puisse les aiguiller dans leur enquête. Seulement une clairière vide de piste et une jolie petite rivière.

Il faisait encore clair lorsqu’ils revinrent près du chalet, seulement pour constater que Sophie n’était pas avec eux. Pris d’une inquiétude justifiée, ils se mirent à l’appeler, à crier son nom, et l’on lâcha les chiens. Puis ils se hâtèrent de reprendre – pour une seconde fois – le chemin qui les mènerait à la petite rivière, courant presque, dans la mesure du possible. Il ne suffit que d’une quinzaine de minutes pour que l’un des agents canins localise Sophie et ne les appelle avec son puissant aboiement.

LaGendron retint ses larmes, tout comme Vincent d’ailleurs. Sophie gisait sur le sol, entièrement nue. Aucune trace de ses vêtements ni de son équipement. Elle semblait inerte, mais au soulagement de tous, elle respirait encore. On lui apporta les premiers secours, elle ouvrit les yeux. Son regard était égaré, mais calme. Elle était blanche comme un drap. Un examen rapide ne semblait indiquer aucune blessure grave, mais on l’avait vraisemblablement violée. On l’évacua rapidement vers le centre hospitalier. LaGendron usa de ses contacts et de son statut pour mobiliser un hélicoptère; le centre hospitalier était à près de deux heures de route, et il ne voulait prendre aucune chance avec – peut être – le seul témoin oculaire dont il disposait.

Vincent s’empressa de monter à bord de l’hélico afin d’accompagner Sophie. Celle-ci, consciente mais stoïque, était toujours blanche, et commençait à avoir une respiration haletante. Les paramédics ordonnèrent à Vincent de se déplacer vers l’arrière de l’appareil et apposèrent un masque respiratoire sur la bouche de Sophie. Cette mesure sembla insuffisante, car elle retomba dans une sorte de sommeil induit par quelques traumatismes. Quelques minutes plus tard et les communications radio fusaient entre l’hélico et l’hôpital. L’état de santé de la jeune femme se détériorait à une vitesse alarmante. Elle entra en convulsion, son bassin tout entier se soulevant avec une telle force que les sangles de retenue se rompirent. Les deux ambulanciers aéroportés firent tout ce qui était en leur pouvoir, mais leurs efforts furent vains. Alors même que l’hélicoptère amorçait son approche d’atterrissage, Sophie rendit l’âme, non sans serrer violemment la main de Vincent, qui malgré les demandes du personnel d’urgence, s’était rapproché pour la supporter. La force de sa poigne avait été telle qu’il en était quitte pour un écrasement complet des quatre  doigts de la main. Mais pour le moment, sa main ne lui faisait pas mal. Dans sa tête résonnait encore l’espèce de grognement horrible qu’avait poussé Sophie au moment de mourir. Un grognement `animal`, pour employer son propre terme. De sa main valide, il lui caressa la tête, remarquant du même coup la décoloration marquée à la racine de sa chevelure.

Mais tout cela ne dura que quelques secondes, même si pour Vincent le temps semblait s’être arrêté. Le cri de mort qu’avait émis Sophie en agonisant avait été en fait si puissant, inattendu, si horrible, qu’il parvint à surprendre suffisamment le pilote pour que celui-ci commette une erreur.

L’on dit souvent que le décollage et l’atterrissage constituent les phases de vol vraiment dangereuses. Et si l’on avait cru une fraction de seconde pouvoir emmener Sophie à l’intérieur de l’hôpital pour tenter de la ranimer, cet espoir mourut avec elle dans l’incroyable collision qui survint. Du métal tordu et en flamme, le jeune policier parvint miraculeusement à sortir, trouvant même la force de tirer, avec l’aide de l’un des deux ambulanciers, le corps abimé de Sophie, ainsi que – sans le savoir – son bébé mort-né, encore pris dans les couvertures qui la recouvrait. Quelques secondes plus tard et le flot d’adrénaline qui avait donné la force à Vincent de marcher malgré sa fracture à la jambe s’estompât, et Vincent perdit connaissance, serrant encore la main de la jeune femme.

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About Denis St-Michel

Sympathique gaillard, programmeur et écriveux à temps perdu ;-)

One response to “La meute – jour 5: Équipe réduite.”

  1. Somphong says :

    Ça commence à devenir « rough » là! Vraiment hâte de connaître la suite.

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