La meute – jour 3: l’homme nu.

Ce chapitre constitue le troisième jour consécutif de l’enquête du sergent LaGendron concernant la mort d’une vieille femme, morte de peur.  Si vous avez manqué des épisodes, rendez-vous au début pour reprendre le fil de l’histoire : https://chapitreun.files.wordpress.com/2010/10/dreamstime_23107301.jpgindex.php/2010/10/la-meute-jour-1-macabre-decouverte/.

 

Cette troisième journée d’enquête fut toute orientée vers l’arrière du chalet et  envers l’homme apparaissant sur la photo. La photo fit l’objet d’une analyse poussée afin de valider son authenticité. Cela ne faisait aucun doute, mais le protocole en pareilles circonstances commandait cette vérification. Les cas  » d’apparitions  » au Québec – comme partout ailleurs – ne sont pas nouveaux, mais relève plus du folklore que de quelconques réalités scientifiques ou métaphysiques.

L‘on décortiqua l’homme sur la photo afin d’en faire une analyse forensique, permettant d’en tirer des traits mathématiques, qui, par la suite, faciliterait son identification dans les différentes bases de données. Or, il apparut très vite que quelque chose clochait avec cet homme, outre le fait qu’il s’agissait selon toute apparence d’un fantôme. Mathématiquement parlant, ses proportions ne correspondaient pas à un humain. Bien que sur la photo cela ne se voyait pas du premier coup d’œil, la longueur de ses bras était beaucoup trop longue par rapport à son cou, par exemple. Et son cou était bien trop mince pour supporter une tête aussi haute. Ses doigts, et en particulier ceux de sa main gauche qui pointait derrière lui vers la forêt, était décharnés, maigres et longs. Ses phalanges aussi étaient disproportionnées. Son sourire avait trop de dents.

Et puis il y avait cette nudité troublante. Presque la totalité de son bas-ventre et de ses cuisses était recouvert d’un épais duvet, alors que le reste de son corps apparaissait imberbe. L’image en était malsaine. L’on ne pouvait que deviner ses organes génitaux sous cette épaisse protection capillaire. Ses pieds n’étaient pas visibles sur la photo, mais la hauteur de ses cuisses laissait présager une taille impressionnante.

Pour le visage par contre l’on fut plus chanceux. Les technologies d’identification avait fait des bonds vertigineux depuis quelques années, et la reconnaissance informatisée  des visages permettait de faire de vrais petits miracles. Ainsi, c’est avec un grand étonnement que l’on pu affirmer l’identité de l’homme – basé sur son facial – avec un faible pourcentage d’erreur. L’homme en question correspondait au mari de Simone Van Broonberg, mort deux décennies plus tôt. L’image de cet homme sur la photo ne correspondait pas à une version 2010 du mari en question, mais vraisemblablement à ce à quoi il ressemblait à l’époque de sa mort.

LaGendron ne croyait pas aux esprits frappeurs, aux fantômes et autres entités du même acabit. Sa foi profonde en le Christ lui interdisait de se laisser tenter par de telles inepties. Mais force était de constater que la présente enquête l’emmenait sur des terrains étrangers à ses expériences antérieures. Et si toute ces années, la Bible lui avait menti?

Le laboratoire avait précisé les causes de la mort de Simone. Overdose. Overdose d’adrénaline. Dans les instants qui ont précédé sa mort,  son corps avait libéré dix fois plus d’adrénaline qu’un amateur de sport extrême en dix sauts de parachute. Une dose mortelle, qui fit violemment éclater son cœur. C’est cette décharge inouïe de cette puissante hormone qui avait paralysé ses muscles, et qui lui avait fait incruster ses ongles dans une surface aussi dure que le bois des cadrages de fenêtres. C’est également cette surcharge d’adrénaline qui avait pulvérisé toute la pigmentation de ses poils et de ses ongles. Bertrand ne s’étonna pas que cette femme puisse avoir ressentit une telle peur en voyant ainsi le fantôme de son mari.

Vincent se proposa de poursuivre l’enquête au village, cherchant à interroger les gens sur cette femme, son mari et les circonstances de la mort de ce dernier. Il passa la matinée à discuter avec  quelques personnes. Il eut la chance de rencontrer le propriétaire de l’unique salon funéraire du village, celui-là même qui avait organisé les funérailles de feu le mari de Simone Van Broonberg. Le vieil homme se rappelait de Simone, même s’il avoua ne plus l’avoir vue depuis près de vingt ans. Interrogé sur les circonstances de la mort de son mari, il baissa le ton, fit signe à Vincent qu’il désirait lui parler dans l’intimité de son bureau.

Selon lui, son mari avait bien eu un accident de chasse, mais la vérité était qu’il n’avait jamais été retrouvé. Selon les registres officiels, son mari serait mort dans un accident de chasse, alors que son compagnon lui tira dessus accidentellement, le confondant avec un chevreuil. Vingt-trois ans plus tôt, alors que ce monsieur organisait les funérailles pour la  veuve, il accepta d’exposer le cercueil fermé – mais vide – du regretté. Le chasseur était bien disparu en pratiquant la chasse, mais la femme avait tenu fermement à ce qu’il y ait des funérailles. C’était comme si elle savait qu’il ne serait jamais retrouvé. Fervente catholique, Simone Van Brooberg avait insisté pour que des obsèques soient célébrées.

Pourtant, aucune trace de cette histoire de cercueil vide n’apparaissait dans les recherches que Vincent avait menées la veille.

A mi-chemin dans la journée, LaGendron mis en place une petite équipe de recherche ayant pour mission de fouiller le boisé à l’arrière du chalet. Il n’espérait pas qu’ils puissent y trouver grand chose, mais sa grande rigueur de travail lui dictait de procéder selon les différents protocoles qu’il appliquait systématiquement depuis si longtemps. Avec un peu de chance, ils pourraient y dénicher quelques présences de pistes, retrouveraient l’homme de la photo, constateraient qu’il s’agissait en fait d’un personnage détraqué, et l’enquête serait close avant la fin de la semaine. Il pourrait alors soupirer, rentrer chez lui et relire le livre d’Esaïe, apaisant ainsi ses doutes et ses craintes.

Et des pistes, l’équipe de recherche en trouva. Une multitude en fait. A peine quelques quinze mètres sous le couvert forestier, un piétinement circulaire, un va et viens important. Des empreintes de pas, fort probablement des pieds nus, mais d’une taille considérables. Tout de suite après avoir reçu l’appel sur son téléphone portable, LaGendron se dirigea avec hâte sur les lieux.

Il ne faisait aucun doute pour tous les policiers présents qu’il s’agissait là des traces de plus d’une personne. Les pluies diluviennes de la semaine précédente avaient gorgé la terre d’eau, rendant ainsi le sol terreux propice à la formation – et à la conservation- de pistes fraîches. Bien que les traces semblaient se croiser et se superposer, on distinguait clairement quelques variations, tant dans la taille que dans la forme. Néanmoins, toutes était au moins plusieurs pointures plus grande que celle du sergent détective, qui avec ses six pieds quatre pouces ne laissait pas sa place côté bottines.

L‘on fit évidemment des moulages de plâtres des différentes empreintes. Sophie St-Denis, la spécialiste photographe, arriva pour une seconde fois au chalet vers la fin de l’après-midi afin de prendre d’autres clichés. Loin d’être effarouchée par la perspective de voir apparaitre quelques autres poltergeist mystérieux, elle déposa sa forte lampe à trépieds et s’installa pour prendre ses clichés. Le soleil piquait déjà du nez au loin, et, cédant à un instinct paternel perdu depuis trop longtemps, LaGendron ordonna à deux policiers de demeurer près d’elle pendant toute la durée de sa séance photo. Ce geste l’agaça, mais elle ne fit pas de remarque, et compléta ses clichés en moins de vingt minutes. Déjà la pénombre laissait sa place à la noirceur et la nuit ne tarderait pas à envelopper de sa cape noire la campagne environnante.

Sophie et LaGendron étaient pressés et anxieux de voir les photos développées. Aussi se dirigèrent-ils d’emblée vers le labo, s’arrêtant en chemin prendre une bouchée sur la route entre le village et le bâtiment de la Sureté du Québec.

Le choc fut massif. Sur l’un des clichés, l’on reconnaissait distinctement l’homme, le mari de Simone Van Broonberg. Il gisait là sur le côté, en position fœtale, toujours nu, son arrière train entièrement enveloppé d’une épaisse fourrure à l’apparence charnue. Et a ses côtés, collé contre lui, dans une position presque amoureuse, un homme, nu également. À sa gauche apparaissait une pile de vêtements pliés soigneusement. L’on voyait des bottes de chasse, un pantalon, un chapeau, et au dessus, une chemise de chasse. Cet homme semblait ridiculement petit, mis en perspective de la taille grandissime de l’homme qui le lovait. Mais l’on ne pouvait voir son visage, l’un des immense bras de l’homme nu le couvrant comme dans une étrange étreinte.

LaGendron et Sophie eurent d’un même coup un soubresaut, comme un frisson qui les aurait parcourus d’un même mouvement. Et cette nuit là, tous deux la passèrent au bureau, et ne fermèrent pas les yeux, ne serait-ce qu’un petit instant. Ils discutèrent longuement de ces apparitions sur les photos. Sophie, athée, avait une curiosité scientifique piquée au vif dans les circonstances. Quant à l’inspecteur LaGendron, il priait, plus fort que jamais, que Dieu tout puissant l’épargne de cette épreuve. Il récitât silencieusement l’intégralité du livre de Job, puis, lentement, les yeux toujours mi-clos, le chapitre trois de Zacharie. Et lorsqu’il se souvint de ce passage : «L’Éternel dit à Satan: D’où viens-tu ? Et Satan répondit à l’Éternel : De parcourir la terre et de m’y promener.», il ouvrit les yeux, en proie à la panique. Car rien n’était catholique dans cette enquête. Le malin était à l’œuvre, il en était convaincu. Et cela lui foutait la trouille de sa vie.

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About Denis St-Michel

Sympathique gaillard, programmeur et écriveux à temps perdu ;-)

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