La meute – Jour 2: "Le floating man"

Voici la suite de la première partie ( La meute – Jour 1: macabre découverte ).

La nuit fut trop courte pour l’équipe de l’enquêteur. Tous se réunirent dès sept heures le lendemain matin pour faire le point et échanger leur planification des heures à venir. Vincent, maintenant remis de ses émotions de la veille, se leva, puis fit le tour de la salle de conférence en relatant une fois de plus la découverte de la défunte par la vitre arrière du chalet. La salle, confortable et chaude, sentait bon le café frais, et avait un effet apaisant sur Vincent.

LaGendron quant à lui devait recevoir en matinée les résultats préliminaires de l’autopsie et dirigerait la répartition de son équipe. Il fut confirmé qu’aucune pièce d’identité n’avait été retrouvée sur la victime ou sur le lieux, et pour le moment le cadavre taisait son identité. Vincent fut désigné comme  le « floating-man » pour la journée. Il fut entendu qu’il se rendrait au village voisin afin de recueillir des informations au sujet de cette vieille femme. Il s’y rendit en début de matinée.

Cette région forestière de la province comptait une multitude de petits villages bâtis sur le même schéma; une église encore pleine les dimanches, une caisse-populaire rénovée et presque trop belle, une petite épicerie dont le minuscule stationnement avant était bloqué par un pickup transportant un Quad tacheté de boue. Vincent se heurta à une porte verrouillée. Le commerce n’ouvrirait que dans une grosse demi-heure. Bien qu’encore peu expérimenté sur le difficile terrain des enquêtes, il savait d’instinct qu’il ne pourrait justifier facilement à LaGendron une attente non-productive pour cause de commerce rural fermé. Il se mit donc à chercher d’autres sources de renseignements en attendant.

Son premier arrêt fut la station service près de la route principale. Il se présenta à l’adolescente pompiste et lui demanda de but en blanc si elle connaissait la victime. Il apparut que la jeune fille qu’il questionnait avait une vague idée de la personne en question, mais elle ne pouvait en être certaine. Elle mentionna que tous avait déjà entendu parler de cette dame un peu ermite vivant au fond du vieux rang, passé l’ancienne route de la mine, mais elle ne l’avait jamais vue personnellement. Vincent observait ses fins doigts tachés tandis qu’elle gesticulait pour appuyer ses propos. Il se dit qu’elle ferait une belle femme dans quelques années, pour autant qu’elle cesse de travailler dans cet endroit; la délicatesse de sa constitution ne se prêtant pas avec harmonie à ce type de boulot. Tout en l’écoutant, Vincent griffonnait ses notes rapidement, jetant parfois un coup d’œil à sa montre. Il remercia enfin l’employée, lui donna sa carte en l’encourageant à lui passer un coup de fil si jamais elle avait d’autres informations à lui transmettre.

De retour à l’épicerie, ouverte maintenant, Vincent recommença son entretien, cette fois avec une personne qui devait être à la fois l’aimable commis et la propriétaire des lieux. Ses notes furent remplies rapidement sur plusieurs pages du calepin. La victime était connue de cette femme. Cependant, la dernière fois qu’elle était venue au village remontait à plusieurs mois déjà, selon ses dires. La femme ne connaissait que son prénom: Simone. Sur le calepin de notes, les détails fusaient. Simone était muette, un peu étrange, distante. Elle parvenait à se faire comprendre malgré tout, transcrivant parfois d’une écriture soignée sur un bout de papier ses demandes. Mais elle vivait recluse, seule, depuis fort longtemps. Vincent se souvint subitement qu’il n’y avait pas de voiture près du chalet, et le petit cabanon adjacent à l’habitation était trop exigu pour loger un véhicule. La dame de l’épicerie lui expliqua que Simone ne se déplaçait qu’en motoneige; ainsi elle ne venait au village que quelques fois par année, en hiver seulement, emportant sur un brancard accroché derrière sa motoneige la subsistance nécessaire à plusieurs mois d’isolement. Elle payait toujours comptant, et personne ne connaissait vraiment son histoire ou son occupation. Finalement la description physique qui en fut faite correspondait bien à la femme qu’il avait découverte la veille.

Vincent s’en fut ensuite au bureau de poste, où il fut accueillit là également par une gentille dame. Vincent observa qu’elle devait avoir environ le même âge que la victime. Volubile, l’agente de Poste-Canada précisa que la dénommée Simone n’avait pas de casier postal au village, et n’avait jamais reçu le moindre courrier – du moins depuis qu’elle travaillait ici – c’est à dire depuis vingt-trois ans. Dubitatif, Vincent questionna la femme concernant les achats faits, quelques fois par année à l’épicerie. Tout comme lui, la dame ne pouvait expliquer la provenance des fonds de Simone. Silencieusement, Vincent songea que cette histoire allait devenir bizarre, et flirta un moment avec l’excitation que cela lui procurait. D’un pas leste, presque dynamique, il grimpa dans sa voiture de patrouille, constata que la matinée était passablement avancée, et repris la rue principale, puis l’autoroute afin de rejoindre le reste de l’équipe.

Vincent arriva au bureau de la S.Q. presqu’à midi. Au moment où il garait sa voiture il croisa la spécialiste de la photographie de scènes de crimes qui quittait pour le lunch. Il lui fit un petit signe de la main, auquel elle répondu amicalement. Il se surprit à en ressentir une satisfaction plus importante que nécessaire, et laissa quelques instants son regard accroché au pare-choc arrière de la voiture qui s’éloignait ainsi.

Refermant sa portière il rejoignit la salle de conférence. Il  s’enquit auprès d’un collègue du déroulement de l’enquête sur place. Ce dernier commença à partager quelques informations avec lui, mais fut interrompu par LaGendron qui réclamait l’attention. Il venait de parler avec le département légiste. La femme semblait être morte d’une violente et aiguë crise cardiaque. Cela corroborait l’hypothèse initiale des policiers et les laissa quelques peu sur leur appétit. Alternant paroles et gestes,  LaGendron ajouta que la victime avait également subit une dépigmentation accentuée des cheveux, des poils, des sourcils, des cils et des ongles. D’un geste machinal, il essuya un petit grain de chocolat resté accroché sur son menton, mordit à nouveau dans sa barre, et expliqua que ses cheveux, bien que grisonnants à cause de son âge, avait probablement blanchis très rapidement à la suite d’un traumatisme chimique. Le corollaire de cause à effet entre ‘la surdose chimique’ et la crise cardiaque restait à être précisé par le laboratoire. De toute apparence, la femme ne présentait pas une  physionomie de consommatrice de drogues dure. A ce stade-ci toutefois, il n’était pas exclus qu’elle puisse avoir subit une sorte d’intoxication alimentaire quelconque. Peut-être avait-elle consommé quelques plantes cueillies dans les environs – des champignons par exemple.

Vincent écoutait le sergent relater ces propos et fut bientôt invité à partager le fruit de ses rencontres au village. L’analyse de la dentition et des empreintes digitales de la dame fait en laboratoire confirmait l’identité qu’on lui avait fournit à l’épicerie. Son nom de famille était, selon les registres civils, Van Broonberg. Il fut décidé d’envoyer Vincent aux archives et registres, afin d’en savoir plus sur cette femme. Pendant ce temps, LaGendron resterait en contact avec le labo. Un autre agent irait effectuer un repérage à l’arrière du chalet, là ou visiblement quelque chose – quelqu’un? – avait pu effrayer la quinquagénaire.

Ainsi fut occupé l’après-midi de Vincent. Il se rendit aux archives et registres, s’installa à un poste de travail, puis alla se chercher un café et une serviette de papier à la distributrice. Il retrouva rapidement la trace de Simone Van Broonberg. Elle aurait fêté son cinquante-septième anniversaire dans un peu moins d’un mois. Certificat de naissance, baptistaire, preuve de résidence à Shawinigan en 1984, déclaration de revenu, certificat de mariage, puis plus rien. 1990 marquait la fin. Vincent fouilla d’autres registres, vérifia également s’il n’y avait pas de traces de changements de noms, de déménagement hors du pays. Il chercha également sous le nom de jeune fille de la dame. Niet. Nada. Que dale. Rien. Pas de certificat de décès non plus. Sur papier, dans les bases de données du Québec, du Canada et des États-Unis, Simone Van Broonberg n’existait plus depuis près de vingt ans. Vincent était consterné. La génération dont il faisait parti avait grandit avec les ordinateurs et Internet faisait partie de son quotidien depuis sa tendre enfance. Il ne croyait pas s’être trompé, mais par acquis de conscience, il raffina son filtre de recherche, uniquement pour se retrouver avec les mêmes résultats. Pas de traces d’enfant. Mari décédé dans un accident de chasse un an seulement après leur mariage. Pauvre femme, pensa-t-il. Avec ces nouvelles informations en main, il reprit le chemin du QG où LaGendron et le reste de l’équipe devait se rejoindre.

Vincent fit part de ses découvertes, ce qui sembla titiller la curiosité de ses collègues. Pour leur part, ils semblaient eux aussi excités à l’idée de partager leur découverte. LaGendron tendit une photo à Vincent. Celui-ci la pris, la regarda. Ces grands yeux noirs s’écarquillèrent, ses bras retombèrent, raidis par la surprise.  La photo termina sa chute sur la table. Un haut le cœur le prit, car toute la rationalité qu’il s’efforçait de conserver ne faisait plus le poids face à ce qu’il venait de voir. Il fit rapidement glisser sa chaise jusqu’à la corbeille afin d’y déverser quelques millilitres de bile. Il s’essuya la bouche, s’excusa. Autour de la table de conférence, la spécialiste de la photo qui avait pris ce cliché confirma son soupçon. La photo n’aurait du présenter qu’un cadrage de fenêtre, un peu de verdure et une forêt. Ce n’est qu’une fois développée qu’apparut cet homme, complètement nu, déglingué, svelte, arborant un sourire sadique, pointant du doigt la forêt derrière lui. Cet homme était sorti de nulle part. Et tout chez lui était anormal. Vulgaire. Sadique. Un visage avec un sourire à vous glacer le sang.

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About Denis St-Michel

PHP Team Lead at Vigilance Santé

2 responses to “La meute – Jour 2: "Le floating man"”

  1. Somphong says :

    Si tu prends les commentaires, je trouve que ça adonne pas mal bien pour Vincent que chaque personne interviewé étaient des femmes! Y a pas bcp d’hommes dans ce village là! 😉

  2. Denis St-Michel says :

    Somphong, tu vas peut-être comprendre pourquoi dans les prochains jours… ou peut-être pas… :o)

    À part de ça, ça sort de ma tête, j’ai bien le droit d’imaginer des villages avec juste des femmes dedans, non? ahha

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