La meute – Jour 1: Macabre découverte.

Le jeune officier revint sur ses pas promptement, tournant dos à  la macabre découverte. Le bruit de succion produit par la semelle de ses bottines sur la pelouse épaisse magnifiait encore son haut-le-cœur, qu’il tenta en vain de  refouler en avalant trop rapidement une grande bouffée d’air malheureusement vicié.  Jamais dans sa courte carrière de policier n’avait-il été confronté à une scène aussi effrayante. Le cadavre, celui d’une femme dans la cinquantaine avancée, avait gardé sa posture, et son visage empreint de terreur donnait un air surréaliste à sa mort. Celle-ci  allait d’ailleurs être difficile à expliquer, comme le confirmerait plus tard le regard et le hochement de tête du sergent détective LaGendron, responsable de l’enquête,  qui l’accueillit à l’avant de la demeure.

La porte principale du petit chalet de bois était verrouillée de l’intérieur, tout comme les deux fenêtres du côté. Le jeune policier s’était tout naturellement déplacé en contournant le bâtiment afin d’inspecter la façade arrière. Sa lampe de poche n’était pas indispensable, la clarté du soleil couchant étant encore suffisamment puissante pour lui permettre de bien voir, mais cela faisait sans doute plus sérieux, s’était-il dit. Ce chalet isolé était l’unique habitation dans cette partie reculée de la campagne. Le plus proche voisin devait être à une bonne demi-heure de route, sur un chemin cahoteux aux détours innombrables. On aurait pu se demander quel était l’intérêt d’avoir construit un chalet si loin de toute civilisation.

Trois jours plus tôt, deux chasseurs s’étaient égarés alors que l’orage les avait surpris. Des orages de la sorte sont peu fréquents au Québec, mais en ce chaud mois de septembre, le ciel survolté avait déversé sa colère et avait causé de nombreux ennuis. Ces deux hommes, pourtant expérimentés, s’étaient fait prendre, et, désorientés, avait pris un chemin différent de leur route de chasse habituelle. Complètement trempés et frigorifiés, ils avaient aperçu le chalet et s’y étaient rendu. Toutefois, ils ne s’en approchèrent pas beaucoup, l’odeur qui en émergeait étant telle qu’elle les repoussa et provoqua une nausée qui eu rapidement raison de leurs douloureux estomacs vides. Retrouvés par des membres bénévoles et amis de leur club de chasse, ils prévinrent les autorités. Même un homme qui n’a jamais été confronté à la mort ne peut se méprendre sur l’odeur d’un cadavre en putréfaction.

Et cet arôme, le jeune policier l’avait en pleine figure. Fétide et chaude, une odeur âcre de décomposition, d’excréments et d’urine séchée, amère, sale, horrible. Tentant de se faire un écran buccal avec un pan de sa chemise, le policier s’avança vers l’unique fenêtre arrière et leva sa lampe de poche, plus par zèle que par nécessité. Le geste fut rapidement avorté, la lampe qu’il laissa choir rebondit mollement sur la tourbe mouillée.

L’équipe se déploya, l’on força l’entrée. Les policiers eurent bien entendu un geste de recul en tentant d’entrer dans la petite habitation. Visiblement, aucune fenêtre n’avait été laissée ouverte, malgré la chaleur des derniers jours. L’air était si vicié, qu’il fut décidé d’abandonner – pour le moment – toute tentative d’intrusion. L’on brisa deux carreaux afin de permettre à l’air de circuler. Tranquillement, les effluves nauséabondes commencèrent à se dissiper, et ce n’est que quelques dizaine de  minutes plus tard que l’on pu enfin se rendre jusqu’au cadavre. Le jeune policier fut crédité de la découverte, l’on ramassa sa lampe de poche, et l’enquête fut lancée.

La difficulté de celle-ci résidait dans de nombreux facteurs, en commençant par la cause de la mort. Aucune trace de blessure ou de lutte. Pas de trace d’effraction. Un corps en santé apparente, aucune déficience alimentaire visible. Peu de surplus de poids. Aucun indice laissant croire à une surconsommation d’alcool ou de drogue. Peu d’individu en bonne santé font une crise cardiaque en regardant tranquillement par la fenêtre. Visiblement toutefois, la victime eut un choc nerveux important, tout juste avant que le cœur ne s’emballe. Le faciès tordu, la bouche ouverte béante, raide, les yeux à moitiés sortis de leurs orbites laissaient présager que la victime eut poussé un cri effroyable. Elle avait peut-être tenté de se relever de son poste d’observation, mais sans succès. Ses avant bras encore tendus semblaient avoir voulu se départir – sans succès – de leur mains, dont les doigts blanchis agrippaient comme un étau le cadrage de bois terni par les années. Ses ongles, pourtant pas négligés, étaient ancrés au cadrage de bois, comme s’ils y avaient été forcés par quelque force surhumaine.

Ce dernier point était d’ailleurs un élément central de l’enquête. Qu’avait vu cette femme par la fenêtre pour y laisser sa vie dans un cri d’effroi? Que s’était-il passé pour quelle perde vie sans même avoir le temps de se relever, ou de tomber par terre dans ses derniers instants?

Autour de la scène, les enquêteurs s’affairaient. Une estimation préliminaire laissait croire à une mort remontant à environ dix jours. Toutefois, le manque d’aération et la canicule des derniers jours avait pu accélérer la putréfaction du corps. Quelques clichés de routine furent pris. L’arrière du chalet, la façade où donnait la fenêtre par laquelle la femme trouva la mort, donnait sur un petit espace déboisé, à peine plus grand qu’un parterre urbain. Sitôt après, la forêt dense débutait.

Ragaillardi, le jeune policier dont le prénom était Vincent retourna à l’arrière du bâtiment. Toutefois, la noirceur – elle était tombée depuis un bon moment  maintenant –  l’empêcha de travailler efficacement. A peine quelques minutes plus tard et l’équipe entière se réunit à l’avant du chalet, éclairée par les faibles lumières des voitures de patrouille. LaGendron commença à préparer l’organisation du temps supplémentaire pour son équipe. Il renvoya trois officiers, et garda Vincent et un autre collègue avec lui.  LaGendron tenait à ce que la scène puisse être examinée dans les moindres détails, et il communiqua ses besoins à la centrale par l’entremise de son cellulaire. Dans un peu plus d’une heure une équipe de soutien technique viendrait les rejoindre, armée de génératrices et de puissantes lampes.

L’équipe tarda un peu à arriver, mais  l’on installa enfin les génératrices, et leur mise en fonction permit à de puissants projecteurs d’éclairer le chalet de tous les côtés, à l’intérieur comme à l’extérieur afin que l’on puisse fouiller plus efficacement les lieux.

Parmi l’équipe de soutien se trouvait également Sophie St-Denis, une photographe de la Sureté du Québec, spécialisée dans les scènes de crime et les enquêtes non-résolues. Et même s’il n’y avait pas apparence de crime, la mort n’en était pas moins suspecte. Elle prit son temps pour prendre des clichés de tous les angles imaginables.

Alors qu’elle s’approchait du cadavre de la pauvre femme et semblait presque vouloir lui embrasser le crâne, elle orienta son objectif en direction de la fenêtre. LaGendron compris son intention; elle cherchait à capturer l’essence de la scène, vu par les yeux de la victime. L’observant de derrière, il la voyait là, effleurant le cadavre comme si de rien n’était. Ce cadavre tordu, traumatisé. Distrait un moment, LaGendron se surprit à regarder vers le plafond. Ou plutôt vers le ciel. Cette vieille femme aux cheveux blanchis d’une façon peu catholique, sa grimace de peur figée à jamais. Cette image venait brasser en lui des émotions profondes ancrées sur la base de sa foi profonde. Qu’avait-elle vu? Était-ce bien un cri qui avait tordu son visage et laissé béante sa bouche à moitié édentée? Était-il seulement possible de mourir de peur en cette époque? Pourquoi? Le regard toujours tourné vers le haut, il ferma les yeux, et adressa une prière personnelle à Dieu. Un alarmant sentiment de malaise l’envahit, et en quelque secondes il franchit la porte qui le séparait de l’air libre. Il y vit Vincent, assis sur une marche plus bas, et lu dans son visage la même inquiétude.

Le sergent Bertrand LaGendron, était un enquêteur d’expérience comptant plus de vingt-cinq ans avec la Sureté du Québec. Pourtant, jamais avant n’avait-il eu à réconforter un jeune policier. Contrairement à ses homologues hollywoodiens, jamais il ne s’allumait une cigarette en tenant un discours patriotique sur un ton désinvolte. Bertrand était plutôt reconnu pour son addiction au chocolat. Il en trimbalait partout, toujours. Il s’assit à côté du jeune policier et lui offrit machinalement un morceau de sa barre Aero. Ce dernier refusa dédaigneusement – comment aurait-il pût avaler quoi que ce soit en ce moment – mais apprécia le geste de son supérieur. Ils restèrent ainsi quelques minutes, partageant leur opinion sur cette morbide affaire. Cette collation-causerie eu sans doute autant d’effets bénéfiques pour la jeune recrue que pour son mentor. Ainsi, ils reprirent leur boulot, s’affairant à compléter les dernières tâches requises.

Une fois les photos prises, le cadavre pût enfin être déplacé et emmené à la morgue afin d’y subir une autopsie. Alors que le fourgon quittait les lieux, les policiers, sans même se consulter, mais d’un même souffle, semblèrent  soupirer et commencèrent à ramasser leurs affaires.

LaGendron fut le dernier à quitter, baillant bruyamment. En démarrant son moteur il se demanda dans quelle enquête tordue il avait aboutit. Quelque chose d’anormal s’était passé ici. Malgré la chaleur encore présente pour cette heure avancée de la nuit, il remonta la fenêtre de sa portière et monta le chauffage. Son dos, sous sa chemise, transpirait de sueurs froides. Les frissons l’envahirent, et sans s’en rendre compte, il recula à vive allure, tourna son volant et décampa à une vitesse exagérée. Incapable de détourner son regard du rétroviseur, il vit la faible silhouette du chalet s’éloigner. De part et d’autres de la route en terre, une forêt étanche encore plus noire que la nuit faisait office d’étau. Sous ce ciel de lune pleine, il lui sembla entendre au loin le cri d’un coyote ou d’un loup. Il attacha sa ceinture, tout juste conscient de son oubli, agrippa le volant fermement de sa main gauche, et de la droite, nerveusement, se signa.

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About Denis St-Michel

Sympathique gaillard, programmeur et écriveux à temps perdu ;-)

8 responses to “La meute – Jour 1: Macabre découverte.”

  1. Stephanie C. says :

    J’attends la suite avec impatience… Que de talents que tu as Denis!!!

  2. Somphong says :

    C’est captivant! Très beau début mon Denis!! Bien hâte de poursuivre la lecture.

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