Beauchesne

Beauchesne.

L’histoire que je m’apprête à vous raconter est une histoire aussi vieille qu’un village. Le village de Beauchesne avait un autre nom, avant ces événements. Aujourd’hui, même les plus âgés des résidents ne sauraient cependant vous dire lequel il était.  Ce village là a pris le nom de Beauchesne après qu’un jeune garçon eut découvert un arbre majestueux, caché sous la terre.

Ce petit garçon s’appelait Émile, et il avait huit ans. À cette époque lointaine, l’électricité n’existait pas, et les jouets en plastique non plus. Les enfants devaient s’amuser avec des petits soldats de plombs et des bouts de bois. Bien entendu, les enfants jouaient beaucoup dehors en ces temps. Dans les ruisseaux, par les grandes journées ensoleillées et chaudes de l’été, ils se rassemblaient, une bonne dizaine au moins. Il y avait Émile, bien sûr, et ses amis Paul, Fabien, Thomas et les deux Pierre. C’était d’ailleurs bien étrange, puisque les deux Pierre étaient nés exactement le même jour, et ils habitaient côte-à-côtes. Si bien que la plupart des enfants ne les séparaient jamais dans leur propos; pour tout le monde, ces deux là c’était les deux Pierre. Donc, tous ces garçons, pieds nus dans le ruisseau, empilaient des centaines, des milliers de petite roches, de bout de bois, de branches cassées, pour essayer de faire un petit barrage. Quand ils y parvenaient, et que le cours du ruisseau crochissait jusqu’à déborder sur le bord de la berge, il était souvent bien passé le coucher de soleil, et les enfants rentraient chez eux, épuisés mais fiers.

C’était ça la vie des enfants dans ce temps là. On jouait dehors, puis quand il pleuvait trop, on jouait aux soldats de plomb à l’intérieur. La vie des enfants, somme toute, était simple et amusante. Mais les événements qui arrivèrent ensuite établirent une tradition qui se fête encore chaque année dans le village de Beauchesne.

Une année, il y eut un grand remue-ménage à l’hôtel de ville. Le maire et les élus, bien encadrés par le curé de la paroisse, un homme dans la quarantaine,  dynamique et toujours plein d’idées, décidèrent d’organiser une grande fête. On allait fêter le village comme jamais personne n’avait fêté au Québec! Tout les villageois participaient à l’élaboration de cette fête.

Il y avait monsieur Gendron, l’imprimeur, qui imprima des milliers de papiers annonçant ce grand événement. Ceux-ci furent envoyés dans tous les villages environnants. On voulait faire les choses en grand. Sœur Murielle forma une chorale avec ses écolières. Et c’est sans relâche qu’elles pratiquèrent trois soirs par semaine. Le maire était tellement fier de cette chorale qu’il décréta que ce serait elle qui ouvrirait les festivités.

Et alors que tout le village préparait cette grande fête, Émile et ses amis eux se prêtaient encore à leurs jeux extérieurs. Et avec l’été et la fin des classes, ils passaient encore plus de temps à jouer et explorer les champs aux environs du village. Une bonne journée, ils débouchèrent dans le sous-bois derrière la butte au bonhomme Ti-Bi. Le bonhomme Ti-Bi était un fermier un peu grognon qui ne semblait pas aimer beaucoup les enfants. Aussi étaient-ils toujours silencieux lorsqu’ils passaient par là. Avec ces gros sourcils broussailleux, ses habits rêches et sa jambe déformée, il était assez épeurant, le bonhomme Ti-Bi. Certains disaient qu’il s’était crochis la jambe à la guerre, en France. D’autres disaient qu’il était tombé de son cheval. Enfin, la rumeur disait aussi qu’il était tombé d’un arbre gigantesque, et que le pauvre en avait été tellement apeuré qu’il ne voulut plus jamais parler de cette histoire à personne.

Quoi qu’il en soit, Émile et sa bande préféraient nettement l’éviter. Cette journée là, donc, ils poursuivirent leur chemin en longeant le petit sous-bois, et contournèrent la terre du bonhomme Ti-bi.  C’était la première fois qu’ils allaient aussi loin, et ce qu’ils virent alors leur coupa le souffle. Une énorme butte s’élevait à l’extrémité du champ, et en contrebas l’on apercevait un ravin, haut d’au moins soixante pieds. Ils s’y rendirent en toute hâte. Le ravin était à-pic. Mais la butte semblait en fait simplement une espèce de parois rocheuse surélevée. En examinant de plus près, Émile aperçut plusieurs petits trous. Il se pencha par-dessus l’un deux, le plus gros. Pendant que les deux Pierre tenaient ses jambes, Émile se pencha encore plus. Son corps dépassait maintenant la paroi rocheuse. Ses yeux scrutaient la partie ombragée, sous le trou.

«Les gars, je vois une caverne!»

Il n’en fallut pas plus pour que toute la bande se contorsionne afin d’apercevoir l’intérieur de cette caverne. Elle était bien là, d’apparence vaste. L’odeur humide qui s’en dégageait laissait présager qu’une source d’eau ou une rivière souterraine alimentait son fond. Émile continuait à regarder à l’intérieur. Ses yeux commencèrent à s’habituer à la noirceur. Puis c’est là qu’il aperçu l’arbre. Pas un petit arbre ordinaire! C’était sans doute l’arbre le plus grand et le plus gros qu’il n’ait jamais vu. Devant son cri d’exclamation, ses amis le rejoignirent près du trou, et observèrent à leur tour. L’arbre devait faire une bonne cinquantaine de pieds de sa base à sa cime. Et son envergure était telle qu’il occupait à lui seul presque toute la caverne.

Les enfants,  Émile en tête, parcourent l’autre moitié du versant rocheux, à la recherche d’une entrée praticable pour pénétrer à l’intérieur. Ils ignoraient qu’ils venaient de découvrir quelque chose qu’aucun autre habitant du village n’avait vu. Avec la tombée de la nuit, ils durent se résigner à rentrer bredouille. Cependant, l’idée de pouvoir entrer dans la caverne était si fortement encrée en eux, qu’ils se promirent donc d’y retourner dès le lendemain, et tous les jours de l’été s’il le fallait.

La nuit fut courte car ils dormirent dur! Et le lendemain, ils empruntèrent le même chemin, prenant à nouveau soin d’éviter d’attirer l’attention du bonhomme Ti-Bi. Cette fois-ci cependant, ils avaient emporté avec eux quelques outils : pelles, pioches, pics, bouts de bois, etc. Devant l’impossibilité d’entrer dans la caverne, ils entreprirent d’agrandir le plus gros des tous, jusqu’à ce qu’ils puissent y entrer et en sortir librement. Cela leur a fallu quelque jour de dur labeur, mais ils purent enfin pénétrer dans la caverne. Vu du bas, l’arbre était encore plus impressionnant. Il y avait bel et bien un petit ruisseau au fond de la caverne, et c’est probablement de là que l’arbre puisait son irrigation.

Émile et ses amis se gardèrent bien de parler à qui que ce soit de leur étonnante découverte. Et chaque jour, ils agrandirent d’avantage le trou. Puis ils agrandirent un autre trou. Puis encore un autre. Ils travaillèrent si fort et si bien, qu’à la fin de l’été, tout un côté de la grotte avait disparu. Ils avaient même pris soin d’empiler proprement les roches ainsi dégagées, de sorte qu’elles créaient comme une espèce de rempart à l’extrémité découverte de la caverne. Ce rempart avait un peu l’apparence d’un muret, et l’un des deux Pierre proposa qu’on allongea ce muret  comme pour former un chemin jusqu’à l’entrée de la caverne. La suggestion fut acceptée rapidement, et ils se remirent au travail sans tarder.

Enfin, quelques jours seulement avant le début de l’automne, et une semaine avant la grande fête du village, les enfants avait entièrement modifié le paysage de la butte au bonhomme Ti-Bi. Ils étaient on ne peut plus fier de leur exploit.  Cependant, ils n’avaient rien préparé pour la fête, et ils réalisèrent bien tristement qu’ils seraient les seuls à ne pas présenter quoi que ce soit lors des célébrations. Un certain sentiment de honte les garda réveillés plus longtemps que d’habitude  ce soir là dans leur lit. Ils ne se doutaient pas cependant que quelqu’un dans le village, était au courant de tout leur travail.

Enfin, le grand jour de la fête du village arriva. Pour l’occasion, l’on avait décoré les rues et les lampadaires à gaz. Les familles et amis des villages voisins arrivèrent dans leur carrosse à deux chevaux, peints et rafraichis pour l’occasion. Les accolades et les embrassades fusaient de partout, et les violoneux, accordéonistes, chanteurs, cuillèristes et danseurs se joignaient ensemble dans des improvisations endiablées.

Les célébrations officielles débutèrent par la chorale de sœur Murielle. Les jeunes filles entamèrent leur chanson, la voix pleine de force, et furent acclamées par des applaudissements soutenus. Monsieur le maire fit son discours, puis ce fut les danses, les chants, la fête! Cependant, Émile et sa bande se sentaient un peu triste de n’avoir rien à présenter. Certains adultes, pour qui les jeux d’enfants étaient considérés comme des sottises les regardaient d’un mauvais œil, amplifiant ainsi leur malaise.

Alors que la soirée était bien avancée, que les enfants plus jeunes dormaient dans les bras de leur mère, que d’autres vidaient bouteilles, que les musiciens prenaient un court répit et que l’ambiance festive s’emblait laisser place à la torpeur de la nuit, un homme pris place en plein milieu des badauds, se hissa avec peine sur une caisse en bois renversée, puis demanda l’attention de tous.

Là, le bonhomme Ti-Bi pointa du doigt Émile, les deux Pierre et leurs amis.

«Vous avez sans doute remarqué que ces gars là ne vous ont rien présenté pendant la fête, n’est-ce pas? Pendant que tout le monde travaillait d’arrache pied, n’aviez-vous pas l’impression que ces fainéants ne pensaient qu’à s’amuser? Hé bien suivez-moi, je vous montrerai moi, ce qu’ils faisaient.»

La panique s’empara des jeunes garçons. Alors que tout le village et ses invités suivaient le bonhomme Ti-Bi en direction de la caverne, Émile songea à s’enfuir de honte. À ses côté, Paul et les deux Pierre n’en menait pas large non plus, et suivaient le groupe le dos courbé. Au tournant d’un sentier toutefois, le bonhomme Ti-Bi se retourna brièvement, regarda Émile droit dans les yeux et lui fit un clin d’œil suivi d’un sourire large comme le bonheur. Quelques dizaines de pas plus loin, une grande clameur s’éleva de la foule.

Le muret qui encadrait le petit sentier jusqu’à la caverne était tout illuminé. Entre les pierres qu’Émile et ses amis avaient entassées, vingt  torches étaient encastrées et allumées, éclairant le sentier dans la noirceur de la nuit. Les habitants arrivèrent ensuite à l’entrée de la caverne, et y découvrirent un magnifique chêne, d’une hauteur et d’une envergure majestueuse.  Ses branches feuillues et généreuses étaient ornées d’autant de lampes à huile. Le spectacle était à couper le souffle. La brillance des flammes et des torches embellissait le ciel et jetaient même ombrage à la voie lactée, pourtant si belle et limpide en automne. C’est à ce moment, semble-t’il, qu’Émile et ses amis réalisèrent pleinement l’exploit qu’ils avaient accomplis.

En un seul été, par la seule force de leur petits bras, par leur travail acharné, ils avaient complètement dégagé une caverne et emménagé un sentier de pierres long d’une centaine de pieds. La foule rassemblée au pied du bel arbre se mit à chantonner dans la nuit. Des centaines de visages rougis par la réflexion des flammes riaient et dansaient autour de l’arbre. Le bonhomme Ti-bi offrit à boire, et expliqua ensuite aux garçons qu’il les avait observé tout l’été, et qu’il était tellement impressionné par leur travail, qu’il avait songé à leur faire cette surprise. Toute la journée précédente, il avait  à lui seul grimper à l’arbre pour y installer ses torches et ses lampes à huile. Les garçons apprirent ce soir là à respecter et à aimer ce vieil homme à l’allure un peu désagréable.

Il fut décidé que ce chêne deviendrait l’emblème de la ville. On ne sait pas exactement quand la ville changea de nom pour Beauchesne. Quoi qu’il en soit, l’on raconte que cette fête du village dura deux jours de plus que prévu, et que d’autres visiteurs provenant d’autres village arrivèrent encore durant toute l’année suivante. Émile et sa bande furent applaudis à tout rompre par les villageois, et on installa une belle plaque en bronze à l’entrée du sentier de pierre. Cette plaque y est encore aujourd’hui, et bien qu’elle ne soit pas datée, on peut encore y lire :

«À Émile, Paul, aux deux Pierre et leurs amis. Le village de Beauchesne dit Merci.»

Le chêne quant à lui est toujours aussi grand et fort. À ses pieds trônent une petite croix de bois, un peu croche. Le bonhomme Ti-Bi mourut à l’âge vénérable de cent huit ans. Et au fil des ans, le village agrandit le sentier de pierre qu’Émile et ses amis avaient initié. Et si vous allez au village de Beauchesne, vous pourrez marcher en empruntant ce sentier, qui fait maintenant le tour du village. Et par le temps où vous arriverez à la caverne, il fera nuit, mais la caverne sera plus brillante que le soleil, et si vous fermez les yeux, vous entendrez peut-être quelque violons, des clameurs et des chants, et quelques rires d’enfants jouant dans un ruisseau.

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About Denis St-Michel

Sympathique gaillard, programmeur et écriveux à temps perdu ;-)

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